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Shining – « Shining »

samedi/09/09/2023
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Auteur : Shining

Titre : « Shining »

Label : Napalm Records

Sortie le : 15 septembre 2023

Note : 17/20

 

« J’ai pas mal d’albums de lui, sauf les derniers, je trouvais qu’il tournait en rond » m’écrivait fin août mon copain Rémi sur WhatsApp… Après avoir conçu près d’une dizaine d’albums de black metal dépressif (ou DSBM), et effrayé (ou ravi c’est selon) la planète metal de par ses excès toxiques et authentiquement autodestructeurs, le suédois Niklas « Kvarforth » Olsson, et son groupe (ou projet) Shining, avait justement et quelque peu changé son fusil d’épaule en publiant deux albums que la chronique avait qualifié (faute de mieux) de « blues » (« X – Varg Utan Flock » en 2018 et « Oppression MMXVIII » en 2020), le sataniste revendiqué avait à ce titre confié au vaillant Lionel Båålberith (alias « L’Équarrisseur de la Place Clichy » ou « Le Louchebem des Batignolles ») son admiration pour Screamin’ Jay Hawkins à l’occasion d’un turbulent entretien accordé en marge de l’édition 2016 du Fall of Summer. Évoluer non pas stagner serait l’idée, le black metal étant un style mieux indiqué afin de mettre celle-ci en musique que, par exemple, le death… C’est dans cette veine (au sens minéralogique du terme) que Shining semble avoir conçu « Shining » leur onzième album, et deuxième non numéroté (Olsson est à la base un fan de Led Zep) avec « Redefining Darkness » paru en 2012. Une indescriptible mais structurée somme, cohérente. Six morceaux (ou pistes) seulement, répartis sur quatre faces ; oui, puisque « Shining » est également commercialisé par Napalm Records en double vinyle (et en cassette audio rouge sang) et que la durée moyenne d’une piste est de 00:07:48… Si le titre de l’album est simplement « éponyme », les intitulés des six complaintes à l’instar des paroles sont en suédois et en latin. La simplicité dudit titre ne masquant pas la complexité du contenu. L’on reconnaît de suite l’auteur de la couverture : l’artiste touche-à-tout Maxime Taccardi, qui avait également tracé celle de « Black Metal : Quand le Metal Devient Noir », le premier tome d’une quinte consacrée au BM initiée en 2021 par le Scribe Pierre Avril. « Tracé » et même « scarifié » puisque Taccardi dessine avec son sang : le sanguinolent et cauchemardesque dessin semble représenter le tourmenté visage, ou plutôt l’âme, de Niklas… À noter un autre tracé du même peintre au sein du coffret en bois Deluxe représentant cette fois le groupe, ou plutôt Kvarforth avec les quatre musiciens… À moins qu’elles ne renvoient aux thèmes des simples… L’un des visages est effectivement intitulé « Avsändare Okänd » et l’autre « Allt För Döden », à savoir les deux premiers morceaux composant ce disque…

Achevé d’enregistrer en novembre 2022 et pourvu d’une musicalité des plus complexes, ce LP s’ouvre donc sur « Avsändare Okänd » ainsi qu’un troublant souffle balayant vraisemblablement un horizon désert, s’estompant pour ne disparaitre complètement qu’à 00:01:10, laissant le champ libre à une musique extrême, où le teigneux chant de Kvarforth rappelle quelque peu les vociférations de Tom Tompa, ensuivies d’apaisants arpèges puis de tambours martiaux et théâtraux façon Behemoth, enfin d’un délicat chorus de guitare électrique composé de trois ou quatre notes. « Avsändare Okänd » signifie « Expéditeur inconnu » : « Un navire arrive chargé d’une douleur incompréhensible et d’une misère clinique indescriptible / Un cadeau pour vous tous, d’un expéditeur inconnu / Mais finalement, je pense que tu sais qui je suis ». Cette riche et perturbée alternance donne le ton de tout l’album. Des tempi modérés où l’auteur chante d’une voix calme (mais en définitive non apaisée), susurre d’oniriques ou cauchemardesques visions, auxquelles font progressivement place, comme sur la deuxième piste « Snart Är Dom Alla Borta » (« Bientôt, ils seront tous partis »), des crachats dans la pure veine (au sens propre cette fois, anatomique) black metal suicidaire. Chassez le naturel… Le premier extrait « Allt För Döden » (« Tout pour la mort ») rassurera les habitués en dépit d’une structure alambiquée. Une longue plage de blast beat avant que le névrosé crooner (du dark rock façon Nick Cave) n’entame une courte complainte laquelle tue par un épais accord aigu plaqué, les couplets suivants sont presque parlés, une narration malsaine, peu d’hurlements, « un long hommage à la mort qui prendra possession de votre âme dès la première note » selon Niklas… Il semblerait d’ailleurs que le clip réalisé afin d’illustrer cette troisième piste renoue avec les canons esthétiques du DSBM. À mi-chemin de l’écoute, le projet se clarifie : emprunter aux sonorités black metal, les assembler à sa guise et les mélanger à d’autres choses pour tenter d’élargir le propos. Le contemplatif « Fidelis ad mortem » (« Fidèle jusqu’à la mort » pour ceux dont les parents n’avaient que faire des langues mortes) est un atmo pourvu d’un magnifique solo (signé Peter Huss) et orné de chants grégoriens ; les paroles sont simples, répétitives voire incantatoires : la formule « Ab Imo Pectore ! / All For Death » soit « Du fond du cœur (au sens physique et douloureux, non au sens amoureux, même si les deux nous le savons peuvent parfois se rejoindre…) / Tout pour la mort » est prononcée seize fois.

Le surprenant « Åttahundratjugo » (« Huit-cent-vingt ») est interprété par Kvarforth au piano, une douce et relativement (00:03:21) courte marche ; en fait, une fidèle reprise de la « Gnosienne n° 1 », œuvre de notre compatriote Erik Satie en 1893, inspirée notamment par la mythologie grecque, le compositeur français évoluant à ce moment de son existence au sein de sectes et de mouvements mystiques gnostiques, ce qui nous le supposons n’a pas dû échapper au trentenaire suédois (« Shining » n’est aucunement une référence cinématographique, cela signifierait littéralement « La voie de l’illumination »). En parlant de « compatriote », le suédois Andy LaRoque (le guitariste des danois de King Diamond depuis cinq décennies) vient honorer les siens de sa présence sur « Den Permanenta Sömnen Kallar » (« Les appels permanents du sommeil ») un BM aux relents noise presque indus, autre plage magnifiée par les blast beats du session man britannique Nicholas Barker (Cradle of Filth, Dimmu Borgir, Anaal Nathrakh, Gorgoroth, Testament, Atrocity, Anathema, etc…), convoquant tour à tour propos poétiques lugubres, puis éructations dégueulées, arpèges mélancoliques, puis voix à la fois naïve et abîmée… Ce troublant et sixième Lisebergbanan (montagnes russes suédoises) d’une durée de 00:10:03 clôt ainsi cet intriguant opus. Alternance interne, balancier permanent, mélange jusqu’à la lie, le résultat dérange et intéresse à la fois. L’enfant mannequin (notamment pour H&M, multinationale dont on rappellera qu’elle fût fondée en 1947 à Västerås) devenu drogué acariâtre et infréquentable semble avoir délaissé le Grand-Guignol extrême au profit de la contemplation. Mélancolique. On remarquera (car c’est véritablement remarquable) que peu de contemporains scandinaves de Shining (Watain, Mayhem, Dissection, Dark Funeral…) n’ont à ce jour publié (ou ne publieront) un onzième album, car résister à l’épreuve du temps avec régularité et créativité lorsqu’on gravite les abysses musicales et humaines tient indubitablement de l’exploit… Le onzième de Black Sabbath fût « Born Again » (paru en 1983, l’année de la venue au Monde de ce démon de Niklas…), celui de Danzig « Skeletons » (2015), et celui de Dead Can Dance « Dionysus » (2018) ; trois créations citées presque au hasard (quoique…) et très éloignées musicalement les unes des autres, à l’image de ce qui peut être aggloméré avec réussite dans cette œuvre complexe et fouillée, cérébrale et séminale, personnelle et torturée, que la présente chronique ne pourra en aucun cas décrire au plus fidèle… Cette pièce de black metal avant-gardiste séduira les dépressives et les dépressifs, et pourra faire à tous office de bande-son pour l’automne qui ne saurait tarder. Notamment à mon copain Rémi.

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