Interview avec Clémentine Delauney de Visions of Atlantis

mercredi/03/07/2024
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À la suite de Wanderers paru en 2019, puis de Pirates en 2022, le groupe de metal symphonique styrien Visions of Atlantis publie Pirates II – Armada le 5 juillet 2024 chez Napalm Records. C’est donc avec plaisir que j’ai pu échanger pour une deuxième fois avec leur chanteuse, la française Clémentine Delauney le lundi 10 juin sur les coups de dix-huit heures. Richesse des mots et idées aussi claires que sa voix de Soprano, Clemy est à tous points de vue un personnage à part sur la scène metal française…

 

Clémentine Delauney (Chant) : Bonjour, bonjour…

Art’n’Roll : Bonjour, comment ça va ?

CD : Ça va bien un peu la course, mais ça va bien…

ANR : C’est une journée promo… Ça commence avec nous ?

CD : Non, ça a commencé plus tôt, à cinq heures (Rires)

ANR : D’accord. Vous jouez en Roumanie le week-end prochain… Vous avez déjà joué en Roumanie ? Je suppose que oui…

CD : Oui ! L’année dernière, on a joué en ouverture de Powerwolf…

ANR : Vous venez d’achever une tournée nord-américaine de vingt-cinq dates, entamée le 8 avril 2024 à Reading en Pennsylvanie. Vous y avez étrenné live « Armada », « Monsters » et « Tonight I’m Alive » qui figureront sur votre neuvième album studio, Pirates II – Armada, à paraître le 5 juillet prochain. Qu’as-tu pensé de cette première expérience live et du retour de votre public ?

CD : C’est toujours un challenge de jouer des morceaux inconnus du public, particulièrement « Monsters » et « Tonight I’m Alive » parce qu’« Armada » était sorti en simple peu de temps avant cette tournée. Mais on a senti un bon retour, surtout sur « Tonight I’m Alive » dont les rythmes irrésistibles ont fait danser le public. Cela nous permet de voir à quelle vitesse on peut s’accaparer le nouveau morceau, avec quel rythme le jouer. « Monsters » est plus introspectif, il faut en connaître les paroles pour l’apprécier pleinement et ce n’est pas forcément en live qu’on les comprend instantanément.

ANR : « Armada » est le premier extrait de cet album. Un mot à propos de ce morceau ?

CD : C’est un des morceaux les plus lourds que nous avons écrits, nous avons donc eu très vite envie de le jouer sur scène. J’ai proposé qu’il devienne le titre de l’album, son porte-étendard, et qu’il puisse finalement représenter ce que nous sommes : OK, on fait du metal symphonique, et dans « metal symphonique » il y a le mot « metal ».

ANR : Une remarque à réflexion faite : « Armada » est un mot qui n’a jamais, sauf erreur de ma part, figuré dans l’histoire du rock et du metal…

CD : Peut-être…

ANR : Faudra vérifier. En revanche, quand on pense « Armada » on y associe souvent l’adjectif « invincible », du nom de la flotte espagnole battue en brèche en 1588…

CD : Elle n’était pas si invincible alors…

ANR : C’est l’ironie du sort. Si toi, tu avais un ou plusieurs adjectifs, disons dans la limite de trois, afin de qualifier votre album Pirates II – Armada, ce seraient lesquels ? Peut-être « invincible », je ne sais pas…

CD : Ce n’est pas ce qui me vient en premier en tête. Peut-être un côté dramatique, un côté profondément émotionnel, et puis un côté épique absolument assumé…

ANR : Pirates II – Armada sort le 5 juillet 2024 chez Napalm Records. A propos des trois prédécesseurs de ce disque, tu me disais en 2022 : « Ces trois albums marquent une continuation : l’origine, le naufrage et enfin l’acceptation d’être des pirates ». Quelle serait l’histoire à présent ?

CD : Avec Pirates I, nous avons découvert notre propre nature. Nous partons à l’aventure, nous commençons à découvrir nos ennemis extérieurs, mais également intérieurs, nos propres tempêtes, les choses plus sombres avec lesquelles il faut jouer… Pirates II va plus loin, à la recherche de la source, de savoir quelles sont ces zones d’ombre, un approfondissement de ce que nous sommes, de l’âme humaine, nous devenons des explorateurs du vivant en tant qu’êtres humains, on découvre la vie avec nos émotions avec nos expériences, comment elles nous affectent comment elles affectent les autres… Nous prenons conscience de nos propres responsabilités, de la noirceur de qui nous entoure, mais également de celle qui nous habite… Le précédent disque portait sur la découverte de soi, celui-ci sur l’approfondissement, de voir qui je suis. C’est la prolongation de ce premier voyage, qui va plus loin sur plan psychologique et émotionnel.

ANR : Tu me disais également en 2022 que c’était un peu un voyage « initiatique ». Si je résume, votre premier voyage est très turbulent c’est celui de la découverte, le deuxième en butte aux passions humaines… Y aura-t-il un troisième voyage, où vous parviendrez à vous maîtriser ?

CD : (Rires) Il y a comme un cercle vertueux dans cet univers créatif. De spirale exponentielle. Du fait d’avoir appelé cet album « Pirates II », nous-mêmes, très instinctivement, on a envie d’appeler la suite « Pirates III ». D’ailleurs je sais que Michele (NDA : Guaitoli, l’autre vocaliste) a d’ores et déjà commencé à travailler sur de nouveaux morceaux, j’ai vu le nom du dossier sur son bureau d’ordinateur et c’est écrit « Pirates III ». Après, ce n’est qu’un nom de travail, nous verrons où les choses nous portent, tout n’est pas dicté de manière rigide chez Visions of Atlantis, donc nous ne sommes pas à l’abri d’un retournement de situation, et de changer complétement de cap hein ?!? (Rires) Mais, pour l’instant…

ANR : Tu me disais il y a deux ans que « Devenir des pirates, c’est quelque chose que je voulais depuis 2013 lorsque j’ai rejoint le groupe »… Resterez-vous des pirates toute votre carrière ? Tout en sachant que vous n’êtes des pirates que depuis deux albums…

CD : C’est ça ! Si tu veux, nous ne cherchons pas à être « historiques », on ne cherche pas à avoir un lien avec les faits, avec ce qu’ont été les véritables pirates… On s’est dit depuis le départ que notre ligne créatrice est avant tout « fantastique », crée de toutes pièces, inspirée largement de l’imaginaire et de la culture, de l’œuvre créative autour des pirates… Nous intégrons une dimension magique, telle que tu peux le voir dans certains de nos clips… Pour l’instant, tant qu’on a envie d’explorer ce monde-là, tant que nous pouvons dire plein de choses en faisant un travail de métaphore, de recherches parfois, tant que je peux parler de l’âme humaine sans que cela me pose problème en me basant sur cet univers-là, on sera très heureux de continuer…

ANR : Vous vous êtes quand-même un tout petit peu renseigné sur cet univers-là ?

CD : Je lis pas mal de littérature sur les pirates, parce que j’adore leur capacité à densifier l’univers, et explorer des facettes sombres des pirates, le dernier livre que j’ai lu est Tortuga de Valerio Evangelisti, et qui les montre sous une lumière des plus crues et des plus horribles (Rires) Je suppose que c’est assez proche de ce qu’était la réalité. Cela me nourrit moi dans mon imaginaire. Je m’inspire aussi des grandes sagas qui parlent de la piraterie. L’histoire des pirates, nous la survolons sur certains aspects, mais je n’ai pas potassé toute cette histoire parce que je n’ai pas envie d’être trop inspirée par des faits réels afin de rester vraiment dans notre univers à nous, que cela reste personnel. Cela ne veut pas non plus dire qu’un jour…

ANR : Vous ne fassiez un morceau « historique »…

CD : Oui, voilà. Rien ne nous en empêche.

ANR : Vous avez conservé le même producteur et le même ingénieur du son (NDA : Felix Heldt et Jacob Hansen) que sur Pirates I… Me trompe-je ?

CD : Tout à fait.

ANR : Vous étiez assez satisfaits de votre collaboration sur le volume I, et il ne faut pas changer une équipe qui gagne…

CD : Voilà (Rires)

ANR : Quel a été ton degré d’implication dans la composition cette fois ?

CD : J’ai été beaucoup plus intégrée à celle-ci. Le précédent a été écrit en distanciel pendant le Covid. Cette fois, il était beaucoup plus simple de se retrouver chez nous, en Italie, et de faire les sessions d’écriture à deux. Je n’ai écrit aucun morceau dans son intégralité, mais j’ai apporté des idées de développement de morceaux qui ont été intégrées au fur et à mesure. C’est le cas pour « To Those Who Choose to Fight » et « The Land of the Free », Michele avait la structure et moi cette mélodie crée à la kalimba, car j’aime beaucoup jouer de cet instrument. Nous l’avons utilisée à deux reprises, de façon lente sur le premier puis de façon accélérée sur le second, afin de faire un rappel, un clin d’œil. Michele et moi avons formé une équipe plus soudée sur ce disque que sur le précédent.

ANR : Le lendemain de la publication vous ferez une release party à Aschaffenburg en Allemagne le 6 juillet, assurerez six dates dans des fests en Suède, en Finlande et en Allemagne, puis repartirez en tournée pour trente-trois dates européennes cet automne, qui commencera à Vienne le 19 septembre, et j’ai vu que le 15 octobre, vous allez jouer sur un bateau à Paris…

CD : Oui (Rires) A Paris !

ANR : Avez-vous déjà joué au…

CD : Au Petit Bain !

ANR : Au Petit Bain ?

CD : Alors, non ! J’y suis déjà allée moi-même en tant que spectatrice…

ANR : J’imagine, oui…

CD : Mais je n’y ai jamais joué… Et cela devrait être complet !

ANR : Vous allez faire tout un tas de festivals, et vous avez fait tout un tas de festivals : vous avez fait la croisière 70000 Tons of Metal, le Sabaton Cruise, le Progpower USA, Bloodstock Festival UK… Mais pas encore le Hellfest… A quand le Hellfest ?

CD : Il faut demander au Hellfest (Rires) Parce que nous, ce n’est pas qu’on ne veut pas (Rires) J’ai l’impression que le metal sympho n’est pas regardé avec autant de crédit, de crédibilité… C’est dommage !

ANR : Cette année, il n’y a pas un groupe de metal sympho à chanteuse au Hellfest…

CD : Je pense que c’est un peu une volonté de programmation, une ligne éditoriale de laisser de côté cette niche musicale dans la niche musicale… Moi en tant que française, cela me fend le cœur, car c’est un peu LE festival dans lequel j’aurais voulu jouer parce que c’est LA FRANCE (Rires)

ANR : C’est vrai…

CD : C’est mon pays !

ANR : Tu es une chanteuse, et j’ai cru comprendre que l’année dernière ça râlait parce qu’il n’y avait pas assez de femmes sur la scène… Cela aurait fait une française de plus… Lors de notre dernier entretien, tu as évoqué ton admiration pour Tarja et j’ai depuis lu que tu étais également fan de Tori Amos ! Mon opinion est que la chanteuse américaine, tout comme Kate Bush, a finalement influencé la scène metal symphonique à chanteuse…

CD : Oui, je suis d’accord avec toi quant à son influence sur la scène metal sympho à chanteuse… Pour être claire, je n’aime pas trop que l’on parle du genre afin de définir un style musical, je ne trouve pas cela très cohérent. Tori Amos a été citée comme une des grandes influences d’Amy Lee d’Evanescence. Autant Tori Amos se fout du metal, autant elle a cette personnalité ainsi que cette singularité d’écriture, ce sens artistique unique, qui montre aux femmes que oui elles peuvent être artistes, de façon personnelle et à leur manière, avec leur voix, avec leur style. Il faut quelqu’un afin de tracer le chemin. Amy Lee elle-aussi a tracé le chemin avec Evanescence, dans cet univers metal qui était fondamentalement masculin à l’origine, sur scène et dans la salle : tu prends n’importe quelle jauge de festival ou de concert, on est à 80 % d’hommes, parce que c’est un style qui parle aux hommes, qui est fait par des hommes pour des hommes quelque part… Et il n’y a pas de mal à cela ! Tout ceci n’a pas empêché le développement d’une frange, plus mélodique, plus romantique, plus accessible aussi, et qui a permis aux femmes de s’intégrer, de trouver une place… Tu as évoqué les critiques faites au Hellfest quant au fait qu’il n’y avait pas assez de femmes sur scène, je vais avoir sur ce point une position qui n’est pas très populaire mais, il y a aussi le fait que les femmes aient envie de faire du metal… On ne peut pas les forcer si ce genre musical ne leur parle pas, si les musiciennes qui sortent d’écoles de musique ne souhaitent pas s’exprimer à travers ce genre de musique, il faut juste leur laisser le choix et ne pas les forcer à faire ce qu’ils n’ont pas envie de faire… Promouvoir telle ou telle artiste uniquement parce que c’est une femme n’a pas de sens, l’artiste doit être mis en avant à partir de sa valeur artistique en fait. Pour revenir à ta question : oui, Tori Amos a de par sa singularité permis aux femmes de s’exprimer musicalement et à leur façon !

ANR : La filiation, que je ne connaissais pas, avec Amy Lee me semble tomber sous le sens : Amy Lee a probablement écouté les premiers Tori Amos qui sont sortis dans la première moitié des années quatre-vingt-dix quand elle était ado, quand elle avait alors seize, dix-sept ans comme moi… As-tu un album préféré de Tori Amos ?

CD : Little Earthquakes !

ANR : Moi aussi…

CD : (Rires)

ANR : Avec « Winter »…

CD : Magnifique, effectivement… (Rires)

ANR : C’est ce que parfois tu essaies de faire à ta manière avec Visions of Atlantis, tu chantes des fois certaines parties presque A cappella, ou de façon épurée instrumentalement, comme sur le morceau d’intro de votre prochain album…

CD : Oui, même s’il n’y a pas de volonté consciente de faire comme quelqu’un d’autre…

ANR : Non…

CD : C’est la manière avec laquelle je souhaite m’exprimer à tel instant, et je suis heureuse que Visions of Atlantis me permette des passages comme cela, qui quelque part ne tombent pas forcément dans le cliché du metal symphonique…

ANR : Au Hellfest, encore et toujours, il y aura cette année des chanteuses nordiques folk / pagan influencées par Myrkur et, pareil, j’ai vu que tu affirmes avoir été toi-aussi influencée par elle…

CD : C’est un peu la même idée que pour Tori Amos, c’est une femme qui explore sa créativité, et qui ne se met pas de barrières, c’est-à-dire que d’un album à l’autre cela ne va pas être la même chose. Elle possède un rapport à la musique que je trouve très organique, très spontané, vocalement elle va presque chercher du chant instinctif, du chant folk, de voir comment sa voix sonne… Elle ouvre le champ des possibles en fait, et c’est cela que j’aime beaucoup, cette fraicheur (Rires)

ANR : Un petit mot à propos d’Exit Eden, ton autre groupe ou projet, et de Femmes fatales, son deuxième album sorti cette année ?

CD : Je suis absolument RAVIE qu’on ait enfin pu sortir quelque chose de nouveau avec Exit Eden, car cela faisait un moment…

ANR : 2017…

CD : Ouais… Que c’était dans les tuyaux. Donc je suis absolument ravie qu’on ait réussi à faire ce deuxième album. Ravie aussi, de l’accueil qu’il a eu en dépit de l’attente : il y a des gens qui nous ont attendus, il y a des gens qui nous ont oubliés (Rires) C’est normal ! Et cela fait chaud au cœur. Nous n’avons à présent qu’une envie, c’est de porter ce projet sur scène, ce qui peut-être devrait arriver l’année prochaine, car pour l’instant rien n’est concret. On y travaille !

ANR : S’il y avait un dessin-animé qui symboliserait le mieux la piraterie, c’est en japonais Captain Harlock, et en français Albator

CD : (Très intéressée) Ouais…

ANR : Avec son pendant féminin, Queen Emeraldas… Pour ma part, j’avais dans les quatre ans lorsqu’il a été diffusé en France et c’est un de mes préférés, voire le préféré… Et toi Clémentine, quel est ton dessin-animé préféré ?

CD : J’ai beaucoup aimé Albator. Certains épisodes m’ont fait pleurer comme pas possible. J’ai beaucoup aimé Lady Oscar. Il y a forcément beaucoup de Disney quand j’étais plus petite : La petite sirène, Pocahontas… Beaucoup de Club Dorothée également : Dragonball Z, Les chevaliers du Zodiaque (Rires)

ANR : Que peut-on te souhaiter pour 2024 ? Alors j’ai également vu passer que tu déménageais, que tu restais en Italie…

CD : Je suis en plein déménagement ! Je déménage dans deux jours, après-demain (Rires) Comme l’album n’est pas encore sorti, on peut souhaiter que le public adhère comme il a adhéré au précédent. Nous avons l’impression d’avoir fait un pas supplémentaire, d’avoir produit quelque chose d’encore plus abouti. Nous sommes encore plus contents de cet album-là que du précédent, alors qu’on pensait avoir fait le max avec le précédent ! Je pense qu’on a fait notre max à l’instant T, et nous avons réussi à nous surpasser, en tous cas c’est notre sentiment ! Nous espérons que le monde se connecte à ce que nous avons voulu transmettre, et que l’on vive ensemble de la plus belle des manières cette tournée que nous allons faire à l’automne !

ANR : Merci pour ces excellentes vingt-six minutes d’interview, je te souhaite une bonne soirée !

CD : Merci bien, merci à toi !

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