Interview avec Arsen Raziyev d’EXIL

lundi/26/01/2026
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À quelques jours de la sortie de Karga, du groupe lillois EXIL, on a rencontré Arsen pour parler de ce disque entre post-punk, black metal français et sonorités kazakhes.

Pour commencer, peux-tu nous raconter la genèse d’Exil ? Comment ce mélange atypique entre post-punk, black metal et sonorités kazakhes a-t-il vu le jour ?

Arsen : Alors, c’est très intéressant. Moi j’ai commencé le groupe personnellement en 2020 quand il y avait la grande pandémie qui nous a tous bloqués chez nous. J’ai commencé à faire de la guitare tout seul chez moi. Un jour je me suis dit que je commençais à avoir quelques morceaux. Dans mon réseau local où je suis à Lille, j’ai trouvé qu’il y avait pas mal de monde qui faisait du metal autour de moi. J’ai donc commencé à contacter des amis avec qui j’ai continué de faire de la musique. Du coup on a formé le groupe Exil en 2020, on a fait notre premier EP. À partir de là on s’était dit que c’est trop bien parce que les concerts vont reprendre. En 2021, on a commencé notre série de concerts jusqu’à 2022-2023. Suite à un petit changement de line-up avec Alan qui nous a rejoints en tant que batteur, on a continué de jouer et de composer. En 2024-2025, on a commencé à faire notre album qui s’appelle Karga. L’idée c’est toujours de garder cette espèce de mélancolie un peu monotone du post-punk mélangé au black metal. Le black metal français je trouve que c’est un style apparenté pour moi. Je trouve que c’est un très beau mélange. Justement aussi la linguistique pourrait être intéressant parce que ma langue maternelle c’est le russe. Je chante en français et en russe. Avec Alan on a écrit plein de paroles aussi dans des langues différentes. Du coup ça a fait ce beau mélange là qui est subtil. On n’a pas trop voulu faire du folk black metal pur avec des sonorités seulement kazakhes. On a fait un mélange un peu plus folklorique. Ce qui s’est déroulé en huit titres avec Karga, on a eu cet album là.

Tu es le seul membre du groupe à avoir des origines kazakhes ?

Arsen : En fait je suis de nationalité kazakhstanaise. Je suis arrivé en France en 2012 pour faire mes études. Je suis arrivé à 18 ans et je suis toujours resté à Lille depuis. Je suis toujours dans le nord de la France.

C’est pour ça que ce mélange se fait bien ressentir dans ma musique. Il y a des raisons pour ça. C’est pas juste un jour j’ai regardé mes ancêtres. Non, je vivais avec mes ancêtres. Je suis arrivé en France et du coup ça m’a tout de suite plu. Je voulais rester ici et puis je suis resté jusque là. Ça fait presque la 14ème année qui démarre. C’est un peu la touche personnelle avec la touche black metal de France. Ça fait ce mélange là. Voilà, ça c’est l’essence d’Exil on va dire.

L’album porte le titre de Karga, qui signifie « corbeau » en kazakh. Pourquoi avoir choisi cet animal comme figure centrale ?

Arsen : Alors ça s’est fait assez naturellement. Quand j’ai commencé à chercher sur quoi chanter, je trouvais que le corbeau était présent dans toutes les mythologies du monde entier. Dans toute l’histoire, tous les peuples ont vu le corbeau comme un symbole intéressant. Je me suis dit que j’allais partir d’une figure locale qui vient de la steppe kazakhe. Mais j’en ferais quelque chose d’universel qui pourrait parler à tout le monde. Parce que tous les peuples ont déjà eu un rapport avec les corbeaux. J’ai gardé cette idée. Je trouvais que c’était ce qui collait le plus à l’album. L’appeler en kazakh, ça renforçait aussi ce lien avec mes origines. La dernière fois je l’avais fait différemment. C’était un beau mélange. Quand on cherchait la pochette, on a trouvé l’artwork parfait d’une artiste qui s’appelle Sözo Tozö. On l’a choisi sans hésiter. C’était exactement dans le code couleur qu’on voulait. Un peu bleu, un peu jaune, un peu lugubre. C’était le thème qu’il nous fallait.

J’ai traduit vos paroles, et dans le morceau « Poussière », il y a un monologue en russe qui évoque « la steppe de Sarosek ». Pouvez-vous nous en dire plus sur ce lieu et l’origine de ce texte ?

Arsen : En fait ce monologue vient d’un livre que j’ai lu en 2023. C’est Une journée plus longue qu’un siècle de Tchinghiz Aïtmatov, un auteur kirghize qui écrivait beaucoup sur la steppe, sur le désert, sur le Kazakhstan. La steppe de Sarosek, il faut s’imaginer un coin perdu du monde. Une ligne de chemin de fer qui passe. Un petit village qui gère ce chemin de fer depuis l’époque soviétique. C’est un endroit oublié des dieux et des hommes. Il fait tout le temps froid là-bas en hiver. Il faut imaginer la dureté de la vie dans ces conditions. Quand j’ai lu ce passage, je me suis dit que ça allait forcément figurer dans l’album d’une manière ou d’une autre. Je ne savais pas encore comment à l’époque. Mais c’était évident que ce serait parfait comme thème. J’ai décidé d’en faire le cÅ“ur du morceau « Poussière« .

C’est fascinant comme référence.

Arsen : C’est un auteur très méconnu dans le monde francophone. Mais il a écrit d’excellents livres sur la steppe et le désert. Ces lieux restent encore assez inconnus du monde occidental. J’ai décidé d’écrire de la musique inspirée de cet univers. Je pense que j’ai réussi à en retranscrire l’ambiance.

Cette diversité linguistique : français, anglais, kazakh, russe, semble au cœur de votre identité musicale. Comment décidez-vous dans quelle langue composer tel ou tel passage ?

Arsen : Ça vient de manière très instinctive quand on écrit les paroles. Je ne suis pas seul à écrire. Souvent quand on écrit en français, c’est avec Alan, mon batteur. Lui il est très fort dans la littérature. Il sait très bien comment je fonctionne. Il sait donner des thèmes, des directions, parfois des textes entiers. Pour « Poussière« , c’était moitié-moitié. En français c’était lui qui avait écrit. En russe c’était moi qui avais donné le thème. La fin, on l’a faite quasiment à deux. C’était le jour J de l’enregistrement. On était encore en train de peaufiner les paroles. Tout est arrivé en dernière minute. Je trouvais que c’était parfait comme ça. Faire sans trop préparer les paroles avant. Le jour J, donner absolument tout pour en faire des couplets. Je trouve que c’est la meilleure façon de procéder. Comment je fonctionne sinon globalement ? J’ai eu la chance de tester ces morceaux sur scène, partout. On a fait quelques résidences. Ces morceaux sont venus petit à petit. J’ai pu vraiment prendre mon temps pour écrire les paroles qu’il fallait. Avec un peu de distance, j’ai su déterminer en quelle langue il fallait écrire pour tel ou tel morceau. Il y a un morceau purement en kazakh. C’est le morceau éponyme « Karga » qui parle du corbeau. C’est plutôt une métaphore du corbeau qui plane au-dessus de l’individu. Ça peut être interprété de différentes manières.

Votre processus de composition semble donc assez collectif, ce n’est pas chacun dans son coin ?

Arsen : Oui c’est ça, ça vient instinctivement et c’est comme ça qu’on fonctionne le mieux. Parfois quand je me mets à composer en me disant « aujourd’hui il faut faire un morceau », le résultat ne ressemble à rien. Alors que quand j’ai la tête ailleurs, que je fais autre chose, que je parle à d’autres gens, je commence à m’inspirer. Là je peux donner quelque chose d’incroyable à mes yeux.

Tu as mentionné Alan, le batteur et son goût pour la littérature, toi tu m’as parlé de Tchinghiz Aïtmatov. La littérature est-elle une source d’inspiration majeure dans votre écriture ?

Arsen : Oui, pour cet album. Les précédents albums, pas vraiment. Mais celui-là, oui. Je pense que j’ai repris les livres parce que c’est quelque chose qui se perd beaucoup aujourd’hui. Je vais pas dire que je suis un grand lecteur. Mais les livres que je lis, quand ils m’ont marqué, ça m’inspire pour construire une histoire. Pour écrire un morceau en rapport avec ce que j’ai lu. Pour « Poussière » par exemple, c’était purement ça. Pour le reste, c’était un peu plus de l’imaginaire. Des souvenirs aussi. Un mélange.

En parcourant vos textes traduits, des thèmes reviennent : l’appartenance, l’exil, le déracinement. Ces questions vous touchent personnellement ?

Arsen : Oui, le thème de l’exil est au cÅ“ur de l’album. On cherche toujours sa place quelque part dans le monde. On fuit quelque chose, que ce soit mental ou physique. Moi j’ai fui mon pays il y a très longtemps. Aujourd’hui je me retrouve en France et je suis très bien ici. Mais on est toujours un peu en train de se demander : quelle est ma place au fond ?

J’ai beau parler le français, j’ai beau vivre une vie normale en France. J’ai toujours l’impression d’être un petit peu décalé par rapport au reste. Ce petit sentiment là m’inspire beaucoup. J’ai toujours une vision un peu différente de mes semblables qui m’entourent à Lille. J’ai un background différent. Même quand je m’intègre beaucoup, même quand je parle le français, j’ai toujours cette petite impression d’être décalé. C’est pareil dans mon pays d’origine. Si un jour je retourne au Kazakhstan, là où je suis né et où j’ai grandi en partie, je me trouverais aussi décalé là-bas. Plus personne ne me comprend vraiment. Parce que j’ai aussi une vision plus française maintenant. Ça fait que je ne me sens nulle part complètement chez moi. Mais d’une part c’est aussi une force. Parce que peu importe où je vais, j’essaierai de trouver ma place. Ce thème est très récurrent dans l’album. J’ai nommé un morceau « Rodina« . Le clip est sorti il y a un mois et demi. Rodina ça veut dire patrie. C’est tout le folklore qui animait ma vie là-bas que j’ai transformé en morceau. C’est très folklorique comme morceau. Tout le monde m’a dit « c’est du black metal folklorique ce que tu nous as fait ». Je me suis dit OK, ça me va bien. J’ai lié cet aspect un peu punk de mes souvenirs. Je les ai gardés en un morceau. Ce morceau a été fait en résidence le dernier jour. On ne voulait plus jouer. J’ai sorti ce riff et on a composé le morceau en deux heures. Cette fois-ci tout le groupe a participé directement.

Vous avez invité Amy Tung Barrysmith d’Amenra et Year of the Cobra sur « L’Exil ». Comment cette collaboration est-elle née ?

Arsen : Cette collaboration remonte à loin en fait. J’ai connu Amy et Johanes de Year of the Cobra en 2018. À l’époque j’organisais des concerts à Lille. Je n’étais même pas encore musicien, je n’avais pas encore fondé mon groupe. C’étaient des américains qui venaient faire des tournées en Europe une fois tous les deux ans. Je les ai accueillis plusieurs fois. Je les ai fait jouer deux fois à Lille et je les ai revus une fois à Paris. On a gardé ce lien. Après, quand j’ai fondé mon groupe et qu’on a commencé à composer pour Karga, j’ai fait ce morceau qui s’appelle « L’Exil ». Je me suis demandé qui pourrait chanter dessus. Parce qu’au final il est très monotone, il y a un seul riff. Quand j’ai eu l’idée de contacter Amy en 2024, je lui ai demandé si elle pouvait faire quelque chose avec ça. Je ne savais même pas à quoi ça pourrait ressembler. Quand elle m’a envoyé toutes les voix qu’elle a faites, avec les chÅ“urs, avec sa ligne de chant, ça s’est tellement collé parfaitement au morceau. Je me suis dit c’est parfait comme ça. Je n’ai touché à absolument rien dans sa voix. C’était magnifique dès le début. C’était un one shot pour moi, elle l’a fait en one take. On a gardé ça le plus brut possible. Plus tard en 2025, elle a rejoint Amenra. Je trouve que c’est magnifique comment les choses se font bien. Si je l’avais contactée en 2025, elle m’aurait sûrement dit désolé, j’ai pas le temps. Elle a une vie de famille. Mais là en 2024, c’était la fenêtre parfaite pour lui demander ça. C’était le choix parfait.

Si tu devais faire découvrir Exil à quelqu’un qui ne vous connaît pas, par quel morceau commencerais-tu ?

Arsen :C’est intéressant cette question. Je pense qu’il faut commencer par « Poussière ». C’est le bon morceau pour découvrir le groupe. C’est le mélange parfait entre le cyrillique et la langue française. En termes de rythmique, de dynamique de riff, tout y est. Pour moi c’est l’équilibre idéal entre le post-punk et le black metal français. « Poussière » résume bien notre identité.

Entre votre EP Yad sorti en 2020 et Karga aujourd’hui, qu’est-ce qui a évolué dans votre approche musicale ?

Arsen : Musicalement, je ne suis plus le seul à avoir les rênes du projet. On se les partage dans la composition. Tout le monde y met du sien. C’est très intéressant pour moi parce que je peux me focaliser sur autre chose. C’est pas que moi qui donne les lignes directives. On est devenu un vrai groupe qui se gère collectivement. Plutôt que juste moi qui drive le projet seul.

On a découvert le clip de « Rodina » et le morceau « L’Exil ». Avez-vous d’autres projets vidéo en préparation ?

Arsen : Oui, tout à fait. On a encore quelques idées qui vont arriver bientôt. Je ne vais pas tout révéler pour l’instant mais oui, un autre clip est en préparation.

Quels sont vos projets après la sortie de l’album qui arrive ?

Arsen : Le projet c’est sortir cet album et enfin commencer à émerger sur la scène. Refaire des concerts surtout. Ça fait un peu un an qu’on n’en a pas fait. On s’était focalisé sur la sortie de l’album, on avait signé avec le label. Maintenant le projet c’est de faire le plus de concerts possible.

Un mot de la fin pour conclure cet entretien ?

Arsen : Soutenez des artistes authentiques qui n’utilisent pas d’IA !

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