The Damned – Not Like Everybody Else

samedi/24/01/2026
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Auteur : The Damned

Titre : Not Like Everybody Else

Label : earMusic

Sortie le : 23 janvier 2026

Note : 18/20

 

 

« Brian Jones – The First Stone » est le titre d’une très touchante vidéo, mise en ligne sur YouTube il y a sept ans par un illustre inconnu. Une suite de photos plus ou moins connues, allant des jeunes années du fondateur du plus grand groupe de rock de tous les temps à sa dernière session photo en juin 1969, soit quelques jours seulement avant son éviction des Stones puis son mystérieux trépas dans une piscine privée anglaise au début du mois suivant. La musique accompagnant cet inspiré et poignant diaporama post mortem de 5 minutes 34 est, non pas une chanson des Rolling Stones (« Blue Turns to Grey » ou « 2000 Light Years from Home » auraient parfaitement pu faire l’affaire), mais « I’m Not Like Everybody Else » des « rivaux » Kinks (1966). Not Like Everybody Else est quant à lui l’intitulé d’un album de dix reprises, publié par les Damned ce vendredi 23 janvier 2026. Un hommage à un autre guitariste anglais prénommé « Brian », passé de l’autre côté il y a quelques mois : le charbonneux Brian James (1951-2025), le taiseux premier guitariste du premier groupe punk, The Damned, lequel n’aura composé et enregistré que deux albums en cette qualité, mais aura laissé une trace indélibile dans son histoire, ainsi que de cette musique typique du vingtième siècle appelée « rock’n’roll ». J’ai souvenance que le vendredi soir du deuxième jour de l’édition 2025 du Hellfest, ses amis survivants lui avaient dédié sur la Warzone leur classique « Fan Club » (1977), avant de poursuivre par une reprise de « LA Woman » de « qui-vous-savez » (1971), puis sur une autre de « White Rabbit » de Jefferson Airplane (1967), prouvant si besoin est que The Damned est bien plus qu’un simple combo « punk »… Brian James et The Damned sont indubitablement Not Like Everybody Else.

C’est en conséquence avec un effet de surprise un tantinet amoindri, que j’ai appris fin octobre 2025, que ses compères Dave Vanian, Captain Sensible et Rat Scabies avaient enregistré un album de reprises dédiées à Brian James. Une courte tournée éponyme sera initiée ce samedi 24 janvier à Birmingham, et viendra honorer notre Bataclan le premier dimanche de février. Not Like Everybody Else s’ouvre sur une version survitaminée du « There’s A Ghost In My House » du Canadien R. Dean Taylor (1966, mais bizarrement numéro 3 des ventes au Royaume-Uni en 1974…) Sur laquelle Dave Vanian donne toute sa mesure (ou démesure) de crooner chevronné, soutenu par des chÅ“urs plus qu’engagés et entêtants de Captain, et par une rythmique mod particulièrement chaude. So British. L’attaque de Rat Scabies s’avère des plus convaincantes. Cette chanson pop-rock n’aurait pas dépareillé sur Darkadelic, le douzième album studio du quatuor de Croydon, publié il y a déjà trois ans (et influencé selon Vanian par Scott Walker et… les Kinks). Même son, même ambiance, même professionnalisme dans l’exécution. Les damnés ont néanmoins changé entretemps de producteur : exit Thomas Mitchener, tout a été cette fois mis en boite (en cinq jours seulement) par Mikal Blue au Revolver Studio de Los Angeles. La deuxième piste n’est autre que « Summer In The City » des folkeux de Greenwich Village, The Lovin’ Spoonful (1966), laquelle prend ici et maintenant une dimension crypto-goth sur les notes inaugurales du fantasque clavier Monty Oxymoron (aux faux airs de notre ami Laurent Karila, mais en plus anglo-saxon…) Mention toute particulière au long solo brûlant et sinueux du Captain. Autre temps fort (et visiblement sujet à discussion sur les rézosociaux) : l’adaptation du monstrueux « Gimme Danger » d’Iggy & The Stooges (1973). Les Damned sont, depuis juillet 1976, coutumiers de la reprise en public du chaotique « 1970 » des mêmes Stooges (1970), influences notoires de Brian James. Ils ont néanmoins opté pour cette complainte presque acoustique, lugubre et provocante. Avec un certain résultat, puisqu’ils sont parvenus à mettre de la chair instrumentale (la basse massive de Paul Gray, la voie suave et forte de Vanian, les claviers d’Oxymoron, la guitare brûlante de Captain Sensible) sur cet incube initialement décharné. S’ensuivent les tout aussi monumentaux « See Emily Play » de Pink Floyd (1967), puis « I’m Not Like Everytbody Else » des Kinks. Deux reprises concluantes, celle du Floyd étant, je pense, meilleure que l’interprétation de Bowie en 1973, car plus potelée, mieux produite, davantage incarnée (le regretté Marc Zermati avait soutenu que les Damned étaient finalement un groupe psychédélique…) Celle des Kinks, fidèle et fabuleuse, donne quant à elle la tonalité de tout l’album. Lequel a une fin et c’est « The Last Time » des Stones (1965) qui ferme la marche. Il s’agit d’une captation en concert, réalisée en compagnie du défunt James, lors de sa dernière prestation en tant qu’invité des Damned à l’Hammersmith londonien. Si l’esprit est bien là, le résultat n’est toutefois (mais prévisiblement) guère à la hauteur de la version studio originale, et encore moins de sa version scie-sauteuse sur l’indépassable Got Live if you Want it! (1966). The Creation (le binaire « Making Time », 1966) ; les Yardbirds (l’anglocentré et proto-planant « Heart Full Of Soul », 1965) ; les obscurs The Weeds (le vibrillonant garage « You Must Be a Witch », 1968) ; Eric Burdon & The Animals (le solennel et grandiose « When I Was Young », 1964), figurent eux aussi en ce Panthéon personnalisé, très agréable à parcourir, au sein duquel la troisième génération de l’histoire du rock rend un vibrant hommage à la deuxième. Enfin, nos amis n’ont pas (juridiquement et financièrement plus que musicalement, je suppose) osé s’attaquer à « Help! » de « qui-on-sait » (1965), que ceux-ci reprennent de temps en temps sur les tréteaux.

La confection d’un disque de reprises peut correspondre à des démarches et visées diverses. Marquer un tournant dans le parcours artistique (l’assez fadouille Pin Ups de Bowie en 1973, intercalé entre sa période glitter et son incursion funk poudré blanc). Signer un épitaphe plus ou moins volontaire et malencontreux (l’inepte et déprimant The Spaghetti Incident? de Guns’n’Roses en 1993). Assumer pleinement son côté fan, et faire étalage à fond les bananes de ses influences (le potache B-Side Ourselves de Skid Row en 1992). Rappeler ses origines plébéiennes (sa street cred’), et rendre hommage à l’underground le plus souterrain (l’intrangiseant Undisputed Attitude de Slayer en 1996). Rassembler, tout simplement, l’intégralité des reprises déjà publiées de façon éparse (le sexy Garage Inc. de Metallica en 1998, ou le jouissif-bourrin Covered in Blood d’Arch Enemy en 2019, chroniqué à l’époque par mes soins). Not Like Everybody Else constitue un hommage sincère à un vieux camarade, avec lequel les Damned étaient visiblement restés en bons termes : un des quatre membres fondateurs de ce groupe qui fonda sans le faire exprès le genre « punk » il y a cinquante ans. « Je suis parvenu à un point de mon existence où je vois tout le monde autour de moi tomber petit à petit. Chaque jour ou presque, j’apprends la maladie ou le décès de quelqu’un que je connais. Cela arrive à chaque être, et cela te donne la conscience du temps. J’ai parfois l’impression que je serai le dernier… Un jour on partira. » me confiait à ce propos Dave Vanian un matin parisien de mars 2023. La réinterpretation de ces dix joyaux offre également l’opportunité aux ex-punks de rendre sincère hommage à leurs influences, car le mouvement qui à compter de l’été 1976 clamait « No Elvis, Beatles, or The Rolling Stones », on le sait depuis belle lurette, n’était pas sorti de sous la queue de la chienne ni caparaçonné de la cuisse de Jupiter… Sur un plan plus pratique, Not Like Everybody Else s’inscrit complètement dans la lignée sonique et esthétique du récent Darkadelic. Ce nouveau jalon dans leur riche discographie acte ce qui sera probablement désormais le style des Damned jusqu’à leur fin, et signe la réintégration trente années après du néo-sexagénaire Rat Scabies. Un bien bel objet, conçu par de redoutables interprètes, qui savent parfaitement vous rendre nostalgique d’une glorieuse ère que vous n’avez pas forcément connue. Un disque réfléchi, puissant et émouvant.

 

 

Photos : Pauline Cassier, Art’n’Roll, juin 2025

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