Interview avec Marc Hardy – Journées de la BD à Serris – 14 février 2026

dimanche/15/02/2026
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Après m’être cogné deux heures vingt de transports à travers la banlieue sud-est de Paris, en écoutant en boucle « Lilith » des Butcher Babies, pris deux doubles cafés serrés, l’un à Nation et l’autre dans le quartier de la gare de Val d’Europe, je rallie dans un froid glacial mais en toute félicité le gymnase Éric Tabarly de Serris. J’ai convenu la semaine passée par Messenger la tenue d’une interview avec le dessinateur d’outre-Brabant Marc Hardy, un de mes favoris soit dit en passant : mon frère et moi lui avions, à ce propos, envoyé à Bruxelles une lettre de jeunes fans à l’été 1987… En parlant de jeunes fans : de nombreux enfants batifolent d’un stand à l’autre, façon kermesse de fin d’année, les plus sages se faisant caricaturer assis les uns à la suite des autres sur une chaise en plastique… Attablés en bout de salle, une quinzaine d’auteurs de bandes dessinées poursuivent depuis une grosse heure leurs zélées besognes. Je compte autant de files d’attente, formées de fans disciplinés et quasi-silencieux. Celle de l’excellent bédéaste coréen Jung est relativement modeste, ce qui permet à celui-ci d’échanger avec chacun de ses admirateurs, au cours de longues conversations, lesquelles me paraissent à vue de nez d’une richesse humaine et culturelle remarquable (son épouse assise à sa gauche, participant auxdits échanges, presque hilare). La file conduisant à la table de Marc Hardy (l’épouse de ce dernier siégeant à sa droite, veillant au grain) me semble en revanche interminable. Au bas mot une bonne trentaine de participants, majoritairement d’âge mûr et de sexe masculin, visiblement rompus à l’exercice. Un bon tiers est équipé de petites chaises pliantes (tiens, cela me rappelle les fans de Maiden au Hellfest 2018…) Une poignée d’entre-eux attaque de généreux sandwichs confectionnés ad hoc, d’autres scient déjà, recroquevillés sur eux-mêmes, tandis que d’autres enfin ont temporairement pris congé de ladite file, laissant en toute confiance leurs sacs à dos par terre à la queue-leu-leu… Goguenard, Philippe Luguy, le dessinateur de l’épopée médiévale Percevan, est parvenu de sa table à percevoir mon étonnement. Il m’explique, qu’à la pause déjeuner, les habitués des salons du neuvième art ont pour usage de numéroter leurs places respectives, puis de se communiquer les numéros, ce afin de pouvoir conserver celles-ci en toute quiétude à la reprise de début d’après-midi… Je réalise présentement que mon interlocuteur n’était autre que l’auteur de Sylvio le Grillon, gentil insecte de l’illustre illustré Pif Gadget, que j’ai lu quand j’avais dans les cinq ou six ans… Heureux de ma trouvaille, je lui en fait part dans la minute. « Cela m’a permis de fréquenter à l’époque des gens comme Hugo Pratt » me répond-t-il simplement. Dans le public, un chevelu est vêtu d’un manteau à patchs. J’avais eu, notamment lors de mon interview de Michel Janvier réalisé en février 2015 au Paris Manga & Sci-Fi Show, l’occasion de dresser des similitudes entre salons de la bande dessinée et metalfests, et écrit sur l’existence de certaines passerelles entre ces deux passionnants univers… Au milieu d’une autre queue, un afficionado porte un blouson Hellfest, bracelet vert fluo de l’Extreme Fest au poignet… « Très chouette pull » me dit-il, complice, en désignant le logo d’Epica ornant mon hoodie. Il se nomme Grégoire, est venu avec sa fille, et s’avère notamment être photographe chez nos confrères de Loud Tv. Je constate, smartphone et compte Insta à l’appui, que ses réalisations sont de très belle facture, avec une nette et subjective préférence pour la photo d’Alissa White-Gluz, immortalisée en octobre dernier au Zénith de Paris. Habitué des pits, mon nouveau copain me confie aller shooter Tarja demain dimanche à l’Alhambra… Notre intéressante conversation est finalement interrompue aux alentours de treize heures trente par le lever de table de Monsieur Marc Hardy : je vais illico à ses devants, prends attache directement avec lui en l’absence d’attaché(e) de presse, puis nous prenons affablement place sur les confortables canapés fuchsias du gymnase, le temps seine-et-marnais pouvant ainsi suspendre son vol pour une douzaine de minutes…

 

 

« Il n’entend pas, il n’écoute pas, hein… »

 

Art’n’Roll : En vous regardant faire, et en regardant faire vos collègues, je me disais que, dans ce type de convention, dans ce type de rapport qui se noue entre le dessinateur et le fan, il y a toute une dimension de transmission…

Marc Hardy (Dessinateur) : Hum, hum…

ANR : La transmission, d’une part, d’un objet : la dédicace. Mais également, la transmission d’informations, puisqu’en dédicaçant vous êtes en train de parler ensemble. Voire, en observant les plus jeunes fans, la transmission d’un savoir, puisqu’ils vous regardent faire avec attention, et je me suis dit que certains deviendront probablement dessinateurs à leur tour… Je m’aperçois, d’ailleurs, que certains dessinateurs, qui ne sont pas à proprement parler des dessinateurs « pour enfants », font visiblement l’objet d’une véritable dévotion de la part de gamins de dix-douze ans…

MH : Écoutez, c’est très difficile de me mettre dans la peau des gens qui sont devant moi. Très sincèrement, quand je dédicace, je ne fais pas d’esquisse : je fais en sorte que ce soit une dédicace personnalisée, qu’elle soit différente pour chaque personne et, c’est un travail sans filet. J’ai une très forte concentration, et j’observe très peu ce qui se passe autour de moi. Alors, parfois, quand quelqu’un me pose une question j’arrête de travailler, mais j’ai très peu de souvenirs quand je quitte un festival, car c’est vraiment une concentration totale. Cela arrive parfois que des gens me posent une question, et que je ne réponde pas : je sais que mon épouse a pour habitude de leur dire : « Il n’entend pas, il n’écoute pas, hein… »

ANR : On vous rattacherait à l’école dite « de Marcinelle » (NDA : https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89cole_de_Marcinelle) : qu’avez-vous à dire à nos lecteurs là-dessus ?

MH : Ah oui-oui !!! Je suis tout à fait de l’école de Marcinelle, ça c’est une certitude, c’est vraiment mes gènes, mes tripes, même si j’aime tout ce qui est bédé, quelque soit le pays, quelles que soient les époques, c’est vraiment quelque chose que j’aime !

 

« Un exorcisme de ce que j’avais vécu »

 

ANR : Pierre Tombal pourrait constituer une des passerelles entre l’univers métal, gothique, rock’n’roll, punk et la bande dessinée : comment avez-vous l’idée de ce fossoyeur vers 1984-1985 ?

MH : L’idée est venue au moment de la nouvelle formule du journal Spirou. Il y avait un nouveau rédacteur en chef (NDA : Philippe Vandooren) et ce nouveau rédacteur en chef souhaitait qu’il y ait des choses un peu différentes : il a demandé à Cauvin (NDA : Raoul Cauvin – 1938-2021 – un des plus grands scénaristes de la bédé belge, avec notamment Charlier, ayant scénarisé entre autres l’Agent 212, Boule et Bill, Natacha, Spirou et Fantasio, et bien sûr les Tuniques bleues) que je connaissais bien, de travailler avec moi. Mais Cauvin n’appréciait pas trop mon travail. Il aimait bien mon dessin, mais ne se voyait pas travailler avec moi, parce que j’avais un dessin plus nerveux, plus agressif…

ANR : Presque punk à l’époque, ça s’est adouci depuis…

MH : Voilà c’est ça. Et Cauvin a toutefois accepté à la condition, m’a-t-il dit « de faire quelque chose qui serait vraiment pour toi… » Alors on a discuté de nos vies. Il se trouve que dans mon enfance, j’ai perdu quatre frères, ce qui lui a donné l’opportunité de concevoir une série qui soit un peu un exorcisme de ce que j’avais vécu. Je crois que c’est pour cela que c’est la série que j’ai réalisée qui a le mieux marché, perce que c’est celle qui me correspondait le plus profondément.

 

« Les punks de la musique classique ! »

 

ANR : J’ai, de même, beaucoup apprécié votre série Arkel, que je lisais quand j’avais neuf ou dix ans : pour m’amuser, j’ai mis pour l’occasion un t-shirt du groupe Butcher Babies…

MH : Mhuuum…

ANR : Dont un des albums s’appelle « Lilith », qui est de même le nom d’un des personnages et d’un des albums d’Arkel…

MH : Ah OK…

ANR : Et effectivement, je me suis aperçu que dans la culture rock-metal, il y a beaucoup-beaucoup de références à ce personnage biblique : comment s’est passé votre rencontre avec Lilith ?

MH : Très sincèrement, j’aurais difficile de vous répondre… C’est tellement vieux, c’est tellement… À cette époque, à l’époque d’Arkel, il y avait une maison d’édition belge, qui distribuait en France aussi, et qui s’appelait « Les éditions Marabout » (NDA : https://fr.wikipedia.org/wiki/Marabout_(maison_d%27%C3%A9dition)) Elle sortait énormément de livres de science-fiction, et il y avait une collection, je ne sais plus comment elle s’appelait, peut-être « Épouvante », pour tout ce qui concernait ce qui était diabolique, ce qui était contes… J’adorais vraiment ça, un écrivain comme Jean Ray, je ne sais pas vous connaissez…

ANR : Non, mais je vais apprendre (NDA : https://fr.wikipedia.org/wiki/Jean_Ray_(%C3%A9crivain))

MH : C’était beaucoup d’écrivains belges, ou alors des écrivains français et américains. C’était tout ce qui était littérature fantastique, épouvante, un peu diabolique, et cela faisait partie de tout ce que j’aimais à l’époque, et d’où est né Arkel. Arkel au départ, était réellement une allusion à la religion catholique…

ANR : Oui.

MH : Mais, nous avions été censurés par le confesseur jésuite de Charles Dupuis. Nous avions été forcés de refaire quelques pages, et d’introduire cela dans un domaine davantage fantastique.

ANR : Le Journal de Spirou du milieu des années 1980 n’était pas à proprement parler de la bande dessinée à destination des enfants… Il y avait quelque chose de très adulte, et de presque rock’n’roll… Quels étaient les rockeurs dans votre équipe ? Peut-être Degotte ? Jannin ? Le gang Mazda ?

MH : Oui, Oui… Je veux dire, j’étais probablement le plus rock’n’roll à cette époque ! À l’époque, j’avais un côté très punk…

ANR : Vous écoutiez quoi ?

MH : J’ai toujours écouté beaucoup de musique classique, mais j’aimais bien les Sex Pistols, j’aimais bien tout ce qui était musique punk. En classique, à l’époque, j’écoutais de la musique contemporaine très dure, comme Nono, Stockhausen, Boulez : les punks de la musique classique !

ANR : Quel est votre artiste musical belge préféré ?

MH : C’est Philippe Boesmans, un compositeur classique contemporain.

 

« C’était la première bédé steampunk… »

 

ANR : Avez-vous, en ayant côtoyé tous ces artistes de la bédé franco-belge de ces cinquante dernières années, vécu quelque chose d’unique ? Tant humainement que professionnellement ? J’allais vous citer Franquin, entre autres exemples…

MH : Écoutez, j’ai rencontré, beaucoup de personnes que j’adorais quand j’étais moufflet. J’ai appris une chose, en les connaissant un peu plus profondément : parfois, il vaut mieux différencier le travail de la personne. Il y a des gens qui sont extraordinaires, il y a des gens qui sont décevants… Je ne citerai pas de nom, hein…

ANR : C’est très élégant…

MH : (Rires)

ANR : Un mot sur Édika qui vient de nous quitter ?

MH : (NDA : du tac au tac) Je ne l’ai jamais rencontré mais j’adorais son travail ! J’adorais mais vraiment son travail ! Qui était très rock’n’roll (Rires)

ANR : Dernière question : Garonne et guitare contre Foxy Lady, votre deuxième création, publiée entre 1975 et 1979, c’était rock’n’roll comme référentiel, non ?

MH : Apparemment, à l’heure actuelle, on considère que c’était la première bédé steampunk…

ANR : C’est excellent !!! Écoutez, je vous remercie !

 

 

Merci à Maud pour la relecture !

 

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