Interview avec Tomas « Tompa » Lindberg d’At the Gates

mercredi/23/06/2021
205 Views

« Ça s’en va et ça revient » chantait la légende… Le groupe de death mélodique suédois At the Gates a manifestement décidé de revenir pour de bon, après un premier hiatus couvrant la période 1996-2007, puis un second des années 2008 à 2011. Depuis 2014 et la sortie de l’album « At War with Reality », leur premier en dix-neuf ans, puis de « To Drink from the Night Itself » en 2018, At the Gates a enchaîné tournées ainsi que disques. Il publie le 2 juillet 2021, via Century Medias Records, « The Nightmare of Being » leur septième captation studio. A cette occasion, ANR n’a pas manqué de faire le point avec le légendaire et casquetté chanteur Tomas « Tompa » Lindberg, par Zoom le 20 mai dernier.

 

Art’N’Roll : Salut Tompa, tu m’appelles d’où ?

Tomas « Tompa » Lindberg : De la maison, à Göteborg.

ANR : Comment se passe cette journée promo à la maison ?

TTL : Oui – oui, très bien – très bien, des réactions positives, Good Vibes !

ANR : A ce stade, quelle est la (ou les) question que l’on t’a le plus posée ?

TTL : Heuuuuuu… Usuellement, c’est à propos du pessimisme, ainsi que sur le saxophone du nouvel album…

ANR : J’en ai une sur les deux !

TTL : Oui !  

ANR : Donc, le 2 juillet prochain, At the Gates publiera « The Nightmare of Being », votre septième album studio et troisième de la seconde partie de la carrière de ton groupe… A ce propos, es-tu d’accord pour affirmer qu’il existe effectivement deux carrières bien distinctes dans votre carrière ?

TTL : Oui ! Et peut-être plus que deux, tu sais (Ecarquillant les yeux et rires) Les premiers jours, la période en solo et la période actuelle, cela ferait en fait trois périodes… Beaucoup de gens me disent que cet album sonne comme s’il avait été réalisé par un nouveau groupe (Rires) Une renaissance, dans ce contexte, oui, il s’agitait d’une ère nouvelle (Rires)

ANR : Quel est ton état d’esprit avant la sortie de ce disque ?

TTL : Il est très positif, c’est ce que je dis souvent aux journalistes ces jours-ci. Les gens me semblent impatients de le découvrir, ils sont curieux et veulent savoir ce qu’At the Gates va créer désormais. Ils veulent qu’on les surprenne.

ANR : Ce qui m’a frappé dans ce disque magnifiquement produit et arrangé, c’est son ambiance quasi cinématique, « The Nightmare of Being » pourrait fort bien être la bande-son d’un film… Quand je parle de film, je pense au cinéma européen, nordique ou germanique, non aux blockbusters et autres séries US : ici, l’ambiance est intimiste, sombre, cérébrale…

TTL : C’est cool, j’aime ce point de vue. Nous voulions réaliser un ensemble massif, homogène et unique, qui t’immerge dans un monde à part entière. Je pense que tu as raison, lorsque tu écoutes ce disque tu te retrouves certainement comme dans un film, ou dans un livre, dans un certain univers. J’aime cette idée, c’est un bon point de vue.

ANR : Si l’ensemble constitue un disque de véritable melodeath dans la pure veine suédoise, nombre d’instants particuliers attirent l’attention : je pense par exemple aux premières mesures de « Garden of Cyrus », qui ont presque quelque chose d’indé, presque « The Cure »…

TTL : Tout à fait, nous avons souhaité insérer d’autres influences, notamment dans « Garden of Cyrus » qui a quelque chose de presque progressif. Quand tu écoutes attentivement les premiers At the Gates, tu peux toutefois t’apercevoir que nous étions de jeunes disciples de King Crimson, mais qui n’étaient pas en mesure de jouer comme King Crimson (Rires) Désormais, nous en savons plus à propos de la théorie musicale, nous avons réussi à travailler notre son de façon plus progressive sans pour autant perdre notre identité, notre noyau musical. C’est très important pour nous d’être encore là, mais nous avons opté pour une orchestration ainsi que des arrangements sensiblement différents, venus avec l’expérience.

ANR : Je pense également à ce superbe solo de saxo, toujours sur « Garden of Cyrus ». Le mélange avec votre musique est formidable… Ce choix a-t-il à voir avec celui de l’instrumental « Miasma », de votre compatriote de Ghost, qui figurait sur « Prequelle » leur dernier disque ?

TTL : Ce n’est qu’une coïncidence. Nous voulions produire une combinaison entre l’improvisation et une forme plus stricte de musique metal. Nous voulions voir ce que cela donnerait, être aussi curieux que tu ne l’es (Rires) Nous voulions explorer. Le saxophoniste avait auparavant joué sur l’album solo d’Anders Björler, notre précédent guitariste, nous connaissions donc son talent en matière d’improvisation, et cela a donné un très bon résultat !

ANR : Une fois de plus sur « Garden of Cyrus », mais également sur « The Fall into Time », ta façon de chanter, de narrer, presque de susurrer, détonne avec les canons du genre… Cela ajoute au caractère cinétique de l’ensemble…

TTL : Je pense que ce qui nous importe le plus est l’émotion que nous projetons sur l’auditeur. Cela peut être de la mélancolie, du désespoir, toute autre émotion à condition qu’elle soit forte. Et nous nous questionnons sur comment le faire d’une façon autre que par la voie habituelle, avec une orchestration différente, essayer de toucher l’auditeur d’une manière inhabituelle. Les parties où je parle, la narration, me permettent de mettre en avant les mots. J’aime cette idée !

ANR : Autre moment marquant à mon sens : les successions d’accords pesants sur « Touched by the Hands of Death »… Sans déconner, sais-tu à quoi ceux-ci m’ont fait penser ? A certains instrumentaux d’un dessin-animé franco-japano-US des années 1980, « Les mystérieuses cités d’or »…

TTL : J’en ai entendu parler (Rires) Je ne les connais pas mais j’en ai entendu parler ! Je suppose que les auteurs de cette bande originale ont eu la même inspiration que nous, tu vois ?!? Ce morceau possède une structure très caractéristique d’At the Gates, proche de la structure classique, c’est de cette manière que nous écrivons nos chansons.

ANR : Sans oublier le plan à la basse au milieu de ce morceau… Presque « metal prog » ! Ecoutes-tu du metal prog ? Vos compatriotes d’Opeth par exemple ?

TTL : Opeth sont de très bons amis, je vois une sorte de sorte de corrélation entre eux et nous, nous avons joué ensemble sur scène à maintes et maintes reprises depuis le début des années 1990, d’ailleurs leur premier concert en dehors de Stockholm fut donné à Göteborg avec nous. Nous sommes différents, mais possédons des influences similaires telles que King Crimson, Can, Neu!, Tangerine Dream, tous ces groupes…

ANR : …Prog rock !

TTL. : …Et également le jazz… Coltrane… C’est notre colonne vertébrale ! Et je crois que c’est la première fois dans notre carrière que nous pouvons jouer plus ouvertement cette carte musicale.

ANR : Est-ce que finalement l’étiquette « death metal » ne serait-elle pas trop réductrice pour des musiciens qui approchent de la cinquantaine ?

TTL : (Opine de la tête) Le plus dur n’est pas de jouer du death metal, mais de jouer du death metal original, c’est cela qui nous amène à incorporer de nouveaux trucs au sein de notre musique ! Nous n’avons pas envie de refaire à chaque fois la même chose, ce serait ennuyeux pur tout le monde (Rires) Nous nous sentons dorénavant en sécurité, cela nous invite à sortir de notre zone de confort.

ANR : Lors de la session d’écoute de l’album du 18 mars dernier, tu as déclaré que cette évolution proviendrait en partie du concert que vous avez donné au Roadburn 2019, qui vous aurait ouvert les yeux sur une autre manière de travailler…

TTL : C’était pour nous un grand honneur d’être les directeurs artistiques de ce festival, un véritable pied de pouvoir inviter les autres artistes, c’était fantastique ! Lorsque est venu notre tour de jouer, nous avons voulu montrer différentes facettes de notre musique, notamment de reprendre « Koyaanisqatsi » de Philip Glass ainsi que du King Crimson (NDA : captations disponibles sur la version bonus de l’album), des morceaux plus abstraits que nous n’avions jamais tentés en public de par le passé, de jouer avec un ukulélé, un orgue, tout un tas de choses très stimulantes ! C’était la première fois que nous tentions tout ceci, et la bonne réception du public nous a donné le courage d’intégrer des éléments nouveaux au disque que nous allions concevoir. Définitivement !

ANR : Comme d’autres, avez-vous hésité à sortir ce disque en cette période compliquée ?

TTL : Nous n’avons pas le choix. Et puis cela donnera j’espère un peu d’évasion à nos auditeurs.

ANR : Ta façon de chanter m’évoque parfois Sakis Tolis de Rotting Christ, qui eux-aussi sont désormais passés maîtres en matière d’ambiances, d’arrangements et d’intensité, suis-je le premier à te faire cette remarque ?

TTL : Oui effectivement, mais pourquoi pas ?!? J’apprécie énormément Rotting Christ.

ANR : As-tu écouté « The Heretics », leur dernier album ? Même si vos ADN sont différents, j’y vois pour ma part une parenté dans le résultat…

TTL : Oui, quelques trucs… Je les ai vus en concert il y a deux ans, et j’étais très intéressé par ce qu’ils faisaient.

ANR : Vous avez joué deux fois à Paris en 2019 avant le grand confinement, fin janvier au Bataclan et en décembre à La Machine du Moulin rouge. J’étais au Bataclan : vous étiez programmés après Wolves in the Throne Room et avant Behemoth… Un mot sur ce concert ?

TTL : Comment était-ce de jouer là ? Quelque chose de très spécial ! C’était un petit peu intimidant et également… Durant la journée, je n’ai pu m’empêcher de penser aux gens qui sont morts dans cette salle de concert… C’est un sentiment que tu ne peux évacuer, c’est dans les murs de l’enceinte. La réception du public fût néanmoins grandiose, ce qui nous a poussé à délivrer un show normal, cela montre l’importance de l’auditoire lors d’un concert, sa capacité à changer son atmosphère. Nous avons éprouvé un sentiment dramatique de jouer là.

ANR : C’est la même chose pour les gens dans l’assistance : ce n’est plus une salle de concert comme les autres…

TTL : Oui, je peux imaginer… Ce sentiment est là pour demeurer, pour les gens de Paris… C’est terrible…

ANR : Autre chose : quel regard portes-tu sur la scène metal suédoise après toutes ces années ?

TTL : Toujours en pleine santé (Rires) Tu as les anciens comme nous qui ne veulent pas arrêter, et qui veulent produire de la musique nouvelle et fraiche (Soulève la visière de sa casquette) Et c’est toujours intéressant de constater qu’il existe encore une scène underground, des petites salles toujours en activité au sein des grandes villes. Oui, je suis très optimiste quant à la santé de la scène metal suédoise !

ANR : At the Gates est un des groupes qui composent l’écurie Century Media Records… Je te propose un petit tour d’horizon de ceux-ci, je te donne un nom et tu me dis ce que tu penses, es-tu d’accord ?

TTL : Oui !

ANR : Aborted ?

TTL : Un groupe vraiment talentueux… basé en Belgique… j’ai vécu un peu là-bas… Aborted est (Rires) la fierté de la Belgique en matière de death metal !

ANR : Arch Enemy ?

TTL : Arch Enemy ! De très bons amis à nous également, nous tournons ensemble depuis longtemps et nous connaissons chacun des membres du groupes depuis toujours, heu… J’ai d’ailleurs rencontré Peter (NDA : Wildoer, l’ancien batteur) l’autre jour au pub (Rires) Des gens sympas avec lequel passer du bon temps, Michael Amott est un guitariste fantastique.

ANR : Asphyx ?

TTL : Du deah metal classique, oui, classique ! La voix de Martin Van Drunen continue de growler avec force, sans compromis, j’aime sa façon doom de chanter !

ANR : Borknagar ?

TTL : Borknagar ! Oh ! Je les ai écoutés il y a fort longtemps ! (Rires) Je suis vraiment désolé, mais je n’ai aucune idée de la façon dont ils sonnent aujourd’hui ! Je me souviens qu’ils sonnaient très progressif à leurs débuts, j’ai bien connu Simen (NDA : Hestnaes alias ICS Vortex, le chanteur) Sais-tu s’il fait encore partie du groupe ?!? Maintenant, que tu m’en as parlé, je vais aller voir ce qu’ils deviennent ! Je suis navré ! (Rires)

ANR : Dark Tranquillity ?

TTL : Parmi nos meilleurs amis dans le monde de la musique, définitivement. Mikael (NDA : Stanne, le chanteur) et moi partageons un certain nombre de centres d’intérêts, nous nous voyons souvent, ce sont des gens très amusants. Nous avons évoqué l’idée d’une tournée commune à l’issue de la pandémie, c’est un très bon groupe, très costaud !  

ANR : Entombed A.D. ?

TTL : Je suis très triste à l’idée d’évoquer L.G. (NDA : Lars-Göran Petrov, le chanteur, décédé le 7 mars 2021) je le connaissais depuis 1986. (Soupir) La plus grande voix, le plus grand cœur, et le plus grand sourire du death metal. Il ne sera plus des nôtres, et cela me rend très très triste. Je ne vois pas Entombed A.D. se relever de cette disparition, je pense. Nous avons ensemble développé la scène death metal suédoise, chacun de notre côté. Un groupe très important.

ANR : Voivod ?

TTL : Voivod ouah ! (Rires) Je ne pense pas te le montrer mais j’ai un tatouage de Voivod ! C’est un de mes groupes préférés de tous les temps, la plus grande de mes influences, un groupe fantastique que je suis depuis le premier jour et ils ne m’ont jamais déçu, jamais ! Leur sens de l’aventure, de la curiosité, ont influencé ce que nous tentons de réaliser avec At the Gates.

ANR : Venom Prison ?

TTL : (Temps de réflexion) C’est un groupe que je n’ai pas encore écouté (Rires) C’est un nouveau groupe non ? C’est du hardcore ? Du death metal ?

ANR : Un mélange entre un paquet de trucs : death, grind, thrash, une attitude très agressive, une très bonne chanteuse…

TTL : Oui-oui-oui, nous avons une fois joué dans un festival en commun, je vais y jeter une oreille, c’est un des groupes que j’ai loupés (Rires) Désolé ! Je ne connais pas grand chose d’eux.

ANR : Parlons à présent un peu de toi… Tu es par ailleurs enseignant, peux-tu nous en dire plus ?

TTL : C’est bon d’exercer un boulot « normal » à côté de ma carrière de chanteur metal, surtout par les temps qui courent. Et ce n’est pas uniquement une question d’argent, également afin d’interagir socialement avec les autres personnes, de trouver une certaine forme de normalité au quotidien, tu vois… J’estime que c’est très important pour un artiste d’avoir cette activité en parallèle.

ANR : Tu as soutenu une thèse de Doctorat ?

TTL : J’ai le diplôme d’enseignant universitaire, j’ai effectué un master work, je ne connais pas la juste traduction exacte en français… C’est un master de niveau D…

ANR : Dans quelle matière, branche ?

TTL : En sciences politiques.

ANR : Et le sujet ?

TTL : Mon thème de recherche portait sur les grèves générales en Suède au début du 20e siècle, entendu sous l’analyse du discours et des stratégies de pouvoir selon Foucault et Marx. J’ai analysé l’ensemble des tracts et journaux des syndicats de l’époque, ainsi que les discours…

ANR : Oui, je vois : les grèves et la construction du Välfärdsstat suédois…

TTL : Oui. C’était réellement intéressant.

ANR : Tes élèves savent que tu es chanteur de metal ? S’en foutent-ils ?

TTL : Oui, ils le savent (Rires) Mais ce n’est pas d’un grand intérêt, non.

ANR : Nous arrivons à la fin de ce très bon entretien…

TTL : C’était différent ! C’était différent !

ANR : French Touch

TTL : (Rires)

ANR : Tu as donc droit au mot du même mot…

TTL : D’accord, merci énormément ! Merci énormément ! J’espère vous voir dans un futur non-distancié !

ANR : Au Hellfest !

TTL : Oui, on se dit au Hellfest, restez en bonne santé !

Leave A Comment