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En studio avec My Diligence

jeudi/07/12/2023
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« Tu veux un café ? » propose à treize heures trente pile Gabriel Marlier, le pétillant et à la fois placide batteur du groupe de stoner bruxellois My Diligence. Affirmatif. S’il te plaît et merci. Il fait dans les sept degrés dehors, ce ne sera pas de refus. Avec du sucre. Notre ami coiffé d’un bonnet de docker, vêtu d’une chemise de bucheron orangée et chaussé de chouettes mocassins Dr. Martens se vautre avec coolitude sur un des fauteuils de la petite salle de l’entrée faisant office de sas au Studio Sainte Marthe, avant d’embrayer sur LE sujet de cette semaine du 30 novembre 2023 : « Alors, tu penses quoi de l’affiche du Hellfest 2024 ?!? Rock’n’Roll non !?! ». Affirmatif. Tous les chemins nous ramènent à Rome, puisque c’est à l’édition 2023 que j’ai eu l’opportunité d’interviewer le trio, après leur remarqué passage matinal d’une trentaine de minutes à la Valley le vendredi. Le courant étant passé, la musique étant plaisante, nous avons donc gardé le contact. Le groupe étant sur Paris un mois durant afin d’enregistrer leur quatrième album studio (après « The Matter, Form and Power » paru en 2022, et longuement écouté au casque en mai dernier sur la plage frontalière de Bray-Dunes) Gabriel a pris l’initiative de me convier, dans l’optique de « boire un coup ou écrire pour Art’n’Roll sur nous et l’enregistrement du 4e album ». Affirmatif.  D’autant plus que rares sont les artistes à proposer à notre webzine (ainsi qu’aux autres) une si intéressante idée d’article. À tonalité gonzo pour le coup. Et ce serait effectivement d’autant mieux si un photographe pouvait immortaliser ladite expérience… Treize heures trente-quatre et la sonnette du Studio Sainte Marthe retentit, Moland Fengkov se trouve sur les parvis ! Le photographe indépendant, et grand amateur de stoner devant l’éternel, a volontiers rejoint l’entreprise d’une petite après-midi. De plus il réside à moins de cinq minutes à pinces de la rue du Chalet où est situé le studio, votre serviteur à moins de dix, les étoiles sont donc alignées.

Bonnet Hellfest vissé sur le crâne, l’homme de la situation pénètre à son tour dans la petite salle, déballe son professionnel matos, tombe le manteau laissant apparaître un t-shirt Mogwai (le groupe écossais, non l’animal fictionnel), puis répond lui-aussi par l’affirmative à la propale de café. La porte de la salle – sas s’entrouvre et le batteur Junior Rodriguez affublé d’un pull moche de Noël vient rapidement saluer son homologue de My Diligence ainsi que Moland. Gabriel nous convie in limine à un petit tour du propriétaire. Petit mais émouvant voire impressionnant, car le studio Sainte Marthe est précédé d’une fort belle réputation, nombre de disques de groupes (le plus souvent francophones) interviewés en ces colonnes ayant été conçus en ces lieux, et surtout sous la houlette du maître desdits lieux, le producteur Francis Caste. Qui de son fauteuil placé devant sa console (« où la magie opère » selon l’expression fétiche de Gabriel) dirige cet après-midi les guitares du moustachu Cédric Fontaine (par ailleurs au chant) et du barbu François Peeters, lesquels se succèdent sur le tabouret central (et s’entraident, si besoin est, en toute synergie). Je crois reconnaitre au passage la guitare utilisée, c’est me semble-t-il celle que Cédric avait en mains lors de leur concert du vendredi matin à la Valley… Les pistes de batterie ont été captées la semaine dernière, et pour l’heure sont expérimentées et assemblées les lignes des deux six-cordes (My Diligence, à l’instar du Jon Spencer Blues Explosion par exemple est dépourvu de basse et par-là-même de bassiste) d’un (très long) morceau dont l’intitulé est (le bien-nommé) « Allodiplogaster Sudhausi », soit un mastodonte instrumental en gestation. Pognes des trois autres acteurs de cette demi-journée d’ores et déjà passionnante serrées, l’ami Gabriel nous propose une rapide (et instructive) visite au sous-sol du studio, afin de découvrir le local dédié à la batterie. S’y affaire présentement Junior Rodriguez entrevu il y a quelques instants, le chaleureux multiinstrumentiste (parfois comparé à Brant Bjork) potasse les parties d’une chanson de Benjamin Biolay, auprès duquel il doit intervenir en concert. Il pose les baguettes quelques minutes afin de faire connaissance. Le jeune et réputé musicien metal (Loudblast, Betraying the Martyrs, Inhatred, etc…) mais pas que (Dick Rivers) confie également être très satisfait de son pull de Noël moche, qu’il nous dit avoir d’ailleurs porté à l’occasion d’un passage télé en compagnie dudit Biolay (si j’ai bien tout compris). Nice mec.

Passé l’obscur et étroit corridor du rez-de-chaussée bordé de nombreux amplis Marshall, y formant le légendaire « mur », Moland s’est discrètement placé dans l’entrebâillement de la porte de la pièce d’enregistrement afin de réaliser ses premiers clichés. Des photos globales de cette enceinte tapissée de plaques amortissant le bruit, ainsi que des quatre artistes en train de se concentrer sur la cérébrale musique de My Diligence. Concentrer est le terme adéquat. Assis jambes croisées sur le petit canapé, François Peeters observe et écoute son partenaire égrainer ses arpèges sans dire un mot. En l’occurrence « Stoner » signifie « méditatif » plutôt que « défoncé »… Francis Caste est (lui-aussi) l’homme de la situation. Parcimonieux en palabres et en effets, il guide avec savoir-faire et bienveillance Cédric dans la recherche de la rythmique adéquate. J’ai souvenance que lors de notre rencontre de juin à l’espace-presse du festival clissonnais, les trois compères n’avaient pas hésité à me dire que Francis Caste était un peu leur… « Tonton. C’est une personne en laquelle tu peux donner entière confiance, tu lui donnes six mois de ton boulot, et il te dit que tu es en safe zone dans son studio, ici on va faire ce que vous voulez, je suis à votre service et je vais vous donner ma petite idée. Il n’est pas arrogant, il ne se sent pas supérieur aux musiciens, il s’adapte aux artistes, il les drive sans leur imposer quoi faire. C’est une personne qui fait partie intégrante de notre groupe » (copier-coller). Quatre mois après, cette description prend sous mes yeux intégralement dimension à Belleville. L’attentif et taiseux maître des lieux s’autorise un trait d’humour pince-sans-rire entre deux prises, en désignant la vingtaine de pédales d’effets posée à terre, et plus ou moins anarchiquement reliées les unes aux autres : « On dirait le périph’ le matin » (Rires). Ce n’est pas faux. Je prends à deux mains le tube LED afin d’éclairer la pièce et aider Moland à faire de belles photos. « Tu mets la lumière sur les visages » me conseille-t-il. C’est un peu physique de rester statique un objet à bout de bras, mais il faut savoir se rendre utile à l’entreprise. « Les tétines noires avaient un pied de micro humain, toi tu seras le pied de lampe humain… Tu connais le pied de micro humain des tétines noires ? ». Négatif. J’aurais appris deux choses en moins de cinq minutes. Je me positionne soigneusement à bonne distance, raide comme une réponse de Danko Jones, économisant mes gestes, faisant en sorte de ne pas gêner les génies au travail. Soucieux tout comme moi (je ne ferai aucune captation vocale, préférant tout enregistrer dans ma mémoire) de ne produire aucun bruit (y compris avec son remarquable appareil) Moland paie lui plus physiquement encore de sa personne afin d’immortaliser les instants qui s’écoulent, tantôt accroupi tantôt contorsionné, souvent les deux postures en même temps. Un chat.

Je profite de ma station d’immobilité pour choper des détails visuels, telle la plaquette en bois avec gravé dessus « Studio Sainte Marthe » en gothique qui orne fièrement la console de Francis, ou la circonstance que Gabriel et Cédric portent tous deux de bien baths chaussettes… Sur une petiote table est posé un carnet sur lequel sont inscrits au stylo les abrégés des intitulés des futurs morceaux. L’épaisse et lente musique en cours de confection ne semble à première écoute pas différer tant que cela de celle jusqu’alors jouée par les bruxellois ; « Ce sera dans la continuité, mais différent… » corrige immédiatement Gabriel. Entendu. Une musique lourde, pensive, progressive et métallique. Idéale pour une traversée de zone urbaine ou industrielle en train par temps gris (déjà fait avec l’album précédent). Afin de décrire le son de ses parties de gratte, l’angliscisme « Dark » est prononcé à plusieurs reprises par Cédric à l’adresse de Francis. Nos trois hommes sont entrés en studio avec leur producteur l’espace d’un mois, le batteur d’abord une semaine durant en éclaireur, l’ensemble du groupe pour les trois semaines suivantes, cette fois sans avoir réellement achever de tout composer contrairement aux précédentes. Mais selon les termes prononcés à plusieurs reprises par le batteur, My Diligence souhaite laisser « la magie opérer ». La sortie de ce quatrième disque est prévue pour mai chez Listenable Records. Pour l’heure, le groupe est satisfait d’avoir en boîte son premier morceau d’une longueur d’entre dix et douze minutes (ce sera en fonction des arrangements et éventuels retraits). My Diligence travaille chaque jour de ces parisiennes sessions d’onze à vingt heures. Avec une pause déjeuner à quinze. Tandis que Moland termine de remplir d’images sa besace numérique, je questionne Francis quant au créneau horaire où il se sent le meilleur du point de vue intellectuel, le plus vivace et sagace : « À dix-huit heures ». Amis musiciens et futurs usagers du Studio Sainte Marthe, vous voici informés… Le charismatique producteur expose (à raison) se considérer comme un artisan, et rester dormir de temps à autres dans ses locaux, abhorrant notamment le périphérique le matin… Quinze heures, justement, ne va pas tarder à pointer son nez.

Avant de quitter cet exigu endroit faisant opérer la magie, Gabriel a à cœur de me présenter la guitare Danelectro vintage noire à protège-plectre rouge écaillé qui apporte de la basse aux sonorités de My Diligence ; effectivement les quatre premières cordes de celle-ci semblent à première vue caractérisées par une inhabituelle épaisseur… Il insiste également sur le fait que chacune des vingt pédales possède sa spécificité pratique… Retour à la froidure après cette passionnante première partie d’après-midi. Toute aussi passionnante sera la seconde. Les trois belges connaissent désormais et visiblement par cœur toutes les bonnes adresses de restauration asiatique de Belleville. Ce sera ce coup-ci chez Loan (ex-Asian Soupe) en haut de la rue du Buisson Saint-Louis au coin du boulevard de la Villette. A mi-chemin, les gars de My Diligence se sentent inspirés par la devanture d’un autre restaurant et suggèrent à Moland de les prendre en photo devant. Un p’tit père du quartier coupe en deux l’attroupement en s’excusant poliment, cela ne doit pas être tous les jours qu’une séance photo est improvisée dans cette rue. A priori le jeune caissier de chez Loan connaît déjà le groupe et son producteur, ce sera Bò bún de quinze heures pour toute la tablée ou presque (le photographe ayant prudemment déjeuné avant de venir) avec une bière pour certains. Sont évoqués quelques projets live du combo pour l’année prochaine. S’ensuivra une très intéressante conversation à six voix (François Peeters quelque peu en retrait, mais toujours le regard profond ; Francis Caste toujours à l’écoute, chaque information culturelle lui semblant vraisemblablement digne d’intérêt) de près d’une bonne heure, se déroulant logiquement, tel un marabout-bout-de-ficelle-selle-de-cheval, en partant comme tout à l’heure DU sujet de conversation de cette dernière semaine de novembre : « Pas de groupe de metal symphonique à chanteuse au Hellfest 2024 » ; « C’est un style à part entière le « Metal symphonique à chanteuse » ?!? » ; « En tous cas, il y a plus de groupes féminins à l’édition 2024 qu’à l’édition 2023 » ; « Ah parce que tu connais déjà les statistiques du Hellfest 2024 toi ?!? » ; « C’est pas mal Brutus, j’irai certainement les voir » ; « On apprécie se produire dans des festivals, l’inconvénient étant qu’on a pas le temps de faire de véritables soundchecks avant de jouer, en festoche c’est linecheck » ; « On a joué la semaine dernière au Westill Fest à Vallet près de Nantes, c’était vraiment bien » ; etc… Nous devons à présent prendre congé, les hommes de Francis Caste ont réellement besoin de quiétude. On se quitte vers seize heures vingt-cinq sur une rigolote image concoctée de concert par Moland et Gabriel : la Valley tout comme Bruxelles-Capitale devraient devenir des enclaves internationales indépendantes… Je remercie ce dernier pour cette instructive et amicale initiative, ainsi que pour la richesse des discutes au déj’, « Pour nous c’est comme ça tous les jours ».

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