HOT on the rocks!

Crypta au Backstage By The Mill le 3 mai 2024

samedi/04/05/2024
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Fernanda Lira se délectait avant-hier de sushis végans et de pâtisseries chocolatées dans un restaurant barcelonais, en compagnie de ses vieux complices Marc « Busi » Busqué Plaza et Juli Baz « Bazooka » Sánchez (respectivement guitariste et chanteur de Crisix, autre formation habituée de nos colonnes), avant d’aller heureuse qui comme Pénélope profiter sur la plage du doux soleil catalan. Elle se coltine aujourd’hui la frisquette capitale française, laquelle était hier encore noyée sous une désagréable drache. Rain or Shine, Crypta poursuit contre vents et marrées sa gargantuesque tournée mondiale Shades of Sorrow 2024 initiée à Oslo le 28 mars, et dont l’épilogue aura lieu le 27 octobre prochain à Norfolk. Dix-neuf pays, soixante-treize concerts, une paille. Le bonheur des admirateurs de la première heure, notamment Petr, Teodor et Luis.

Paris constitue la trentième de ces pléthoriques dates et Crypta, formé en mai 2020 dans le fracas des départs simultanés de Fernanda (basse, chant) et de Luana Dametto (batterie) du trio de thrash metal Nervosa, s’y produit pour la première fois de son existence ce printanier vendredi. Outre le troisième jour du Motocultor (à 18 heures 15 si tout se passe sans encombre) en août prochain, le quatuor de death metal 100 % féminin et 100 % brésilien (depuis le départ en avril 2022 de la guitariste batave-espagnole Sonia « Anubis » Nusselder, une récidiviste des passages éclairs…) se rendra également à la rencontre du public gone le 6 mai (au Rock N Eat) puis de celui de Colmar le lendemain (Le Grillen).

Mise à part cette sensibilité à fleur de peau (dont elle ne se cache plus, voire qu’elle revendique), Fernanda est une battante, une pile d’énergie ainsi qu’une infatigable globe-trotteuse. J’ai pour la première fois rencontré cette pétulante quatre-cordiste le 2 octobre 2016, à l’issue de sa remarquée première partie de Destruction à la Maroquinerie. Mémorable moment. Je l’ai mirée quatre fois sur scène et interviewée à trois reprises (deux du temps de Nervosa, une peu de temps avant la commercialisation du premier album de Crypta, en mai 2021) et me devais de répondre présent à l’événement du soir. L’enjeu pour les quatre paulistas paraît double : convaincre scéniquement le public francilien ; lui présenter live les deux premiers LP de Crypta, Echoes of the Soul de juin 2021 et Shades of Sorrow d’août 2023. Deux intenses livraisons à l’identique et affirmée personnalité (la somme in fine, de celles de ces quatre jeunes et attachantes musiciennes) ; deux enregistrements truffés de vibrionnantes idées, de cristallins chorus, de duels de guitares techniques et de bonnes ondes, quelque part entre Morbid Angel et Gojira. Deux disques des années vingt que j’ai précautionneusement réécoutés hier en fin d’après-midi.

Je ne suis pas l’unique à répondre présent : à dix-neuf heures vingt-deux la file d’attente demeure des plus épaisses. Jéssica di Falchi et Tainá Bergamaschi, les deux guitaristes, peinent d’ailleurs à se frayer un chemin à travers leur public (assez majoritairement masculin) avant de rentrer dans l’enceinte. Pendant ce temps, Fernanda est allée vite fait bien fait cavaler sur les quais de Seine au niveau du Pont de l’Alma, reproduire à l’identique et avec dévotion l’iconique photo d’une de ses idoles, Amy Winehouse, celle où elle contemple adolescente le ciel parisien tandis que passait une caisse blanche… Une autre caisse blanche est, heureux hasard, passée vingt-six ans après pile au moment où la photo avec Fernanda fût prise… « History Repeating » aurait constaté Miss Shirley Bassey… Oui car Fernanda est une artiste complète. Après la scission elle a opté pour le death (probablement sous l’influence de Luana), alors qu’elle aurait parfaitement pu faire de la soul… Je suppose que l’idée d’un projet inspiré par la chanteuse londonienne ainsi que par Aretha Franklin, dont elle m’avait parlé en août 2017, est toujours dans un coin de son esprit…

Les lumières du Backstage By The Mill s’éteignent à vingt-et-une heure vingt. Est alors diffusé « Lords of Ruins », le blafard instrumental au piano qui ouvre le dernier album, tandis qu’à leurs postes respectifs les deux guitaristes sont rejointes par la bassiste-chanteuse au centre. Toutes trois vêtues de noir le dos au public, le poing de Lira levé implorant le Dieu du metal (comme du temps de Nervosa) devant la bâche frappée du logo de Crypta (« Plus black que death leur logo » dixit Maud au passage). Auparavant, la salle pas encore comble (et visiblement encore moins comblée) aura goûté les prestations de deux groupes de death tous deux danois (le Danemark étant clairement selon moi l’autre patrie du death…) : Plaguemace et Nakkeknaekker (« Autant les premiers étaient ennuyeux mais rigolos, autant les seconds c’était nul… » diagnostique dépité le toujours avisé Akol Stef ; « Death metal classique, avec du super merch dont des boards, mais un public qui regardait des vidéos de chiens sur son smartphone ! » selon Yann de la radio Killer on the Loose). Bracelets et collier en tissu rouge vif assortis à son rouge à lèvres, la chanteuse se trouve dans l’immédiat au-devant d’un bouillonant pit sur l’entêtant et saccadé « The Other Side of Anger » (mon brulot préféré du dernier album), les mains des premiers rangs se sont instantanément et fermement levées vers elle. La totalité du Backstage scande déjà martialement comme un seul homme (« Hey ! Hey ! Hey ! ») sur les incandescents blasts de la menue Luana, puis sur le premier solo au tapping effectué par Tainá. Pigalle est donc partie pour une heure dix de Crypta. Premiers (et familiers) hurlements amazoniens sur rythmes haletants frappés à la cloche. Le moshpit sautille en cadence. « Ce morceau est excellent ! » me glisse le valeureux Vu, présent à mes côtés au-dessus des petits escaliers centraux. Premier duel de guitares, implacable (et aux frontières du gojiresque) entre les deux brunes aux patronymes italiens, tandis que l’intégralité de l’enceinte opine du chef.

Vingt-et-une heure vingt-huit, sa bonne vieille basse cinq cordes en mains Lira assène une « BONNE SOIRÉE PAAAAAAAARIIIIIIIIIIIIIIIS !!! Nous sommes Crypta et nous sommes prêtes à jouer du death metal pour vous !!!!! ». Jubilation non feinte. « Vous êtes prêtsssssssss ?!? » insiste Fernanda avec une intonation pour l’occasion plus gutturale et germanique (voire Georges Marchesque) que lusophone… Crypta est d’ores et déjà en vitesse de croisière, les cheveux noirs des trois frontwomen au vent d’un (ou de plusieurs, je ne vois pas d’où je suis…) puissant(s) ventilateur(s). Fernanda articule et grimace comme du temps jadis de Nervosa, son magistral jeu de scène est depuis bien longtemps rodé. Troisième morceau, « The Outsider ». Sous une lumière bleutée s’épanouit le premier slameur vespéral. « I Am The Outsideeeeeeeeeer » vitupère-t-elle pendant un court solo précédé d’un nouveau et implacable blast de Luana la frêle (et, m’a-t-il semblé lorsque je l’ai croisée tout à l’heure à l’entrée, quelque peu fatiguée…). À l’image de Vu et de son comparse Christophe, la salle est captivée, happée.

Complices, Tainá et Fernanda flottent physiquement de concert sur ce morceau plus proche du BM atmo que du death (le crissant timbre à la Dani Filth, plus les guitares). C’en est réellement sensuel. S’ensuit une longue et lugubre plage instrumentale, durant laquelle elles ont toutes trois, telles de petites prêtresses metal, le dos de nouveau tourné à l’audience. Capiteux. Se frappant du poing gauche le thorax tel son (avoué) modèle Cronos (le bassiste chanteur d’un groupe anglais qui s’appelait Venom, il y a environ quarante-cinq ans) lorsqu’elle joue des mi à vide. Désireuse de partager ses évidents progrès dans la langue d’Eddy Michell, Lira va tout le concert durant s’efforcer de parler, ou plutôt de crier, français : « Merci mes amis vous êtes vraiment incroyableeeeeeeeeees !!! ». Et re-ovation. « Paris est une ville différente dans tout le monde et c’est un grand plaisir de jouer pour la première fois ici avec Crypta !!! ». Plaisir partagé. La parole est ensuite donnée à une spirale, une tornade de guitares. Vingt-et-une heure cinquante-neuf, j’envoie via Messenger une captation vidéo d’un de ces saisissants passages instrumentaux à mon ami Petr, qui vit à la frontière allemande de l’autre côté de l’Allemagne. Dès qu’elle le peut Tainá Bergamaschi fait le show à sa façon, statique et technicienne, froidement belle, et faisant tournoyer sa brune chevelure. Sourire latin mais flegmatique sur le flanc droit de cette modeste estrade, elle va elle aussi sans hésiter au-devant des poings levés. Tout en assenant des soli à la Duplantier sa noire guitare levée vers le plafond. Des plans lourds et légers à la fois. Sur le flanc gauche l’affable et douce Jéssica di Falchi rend pour sa part (presque) note pour note hommage à ses idoles d’Iron Maiden. Ne lui manque que la rondeur de sa Strato du temps de son groupe de reprises (les incroyables Iron Ladies). Attachantes musiciennes. Dans la fosse cela filme et pogote en même temps (quelle polyvalence ces jeunes metalleux, Bondiousse !).

A ce stade des réjouissances une bonne nouvelle est avérée, n’ayons pas peur de le dire : où que l’on soit dans cette atypique salle bordée d’un long bar, l’on peut parfaitement suivre visuellement la petite Luana. Car c’est elle la véritable et indéniable force technique de Crypta. Légère (lors de notre rencontre au Klub en 2017, Fernanda avait ri quand j’avais qualifié son jeu de « jazzy ») et fracassante à la fois. Une batteuse d’exception, un moteur créatif (et ce depuis son entrée chez Nervosa en 2017). La pythie Bergamaschi, quant à elle, ondule et plane entre deux acidulées interventions, comme envivrée. Une manière de jouer, ou plutôt de vivre sa musique, typiquement brésilienne. Puis headbangue sur ses lourds accords, en toute fan de death metal qu’elle est. Quoi qu’il en soit, Paris mange cette nuitée carrément dans la main de Fernanda Lira. Dont les sempiternelles grimaces ne sont que corpespaints sans peinture. Et sa basse n’est finalement qu’accessoire (ce n’est effectivement pas une grande instrumentiste, l’on ne perçoit de toutes façons qu’un vague bourdonnement émanant de son ampli…) Ses longs cheveux ondulés symbolisant enfin une libération personnelle, celle de ne plus avoir à les lisser.

« Voilà mes amis, il était très amusant… Are You Ready for the Two Last Songs for Tonight ?!?!? ». Fausse bronca, vrai bonheur. Des arpèges à la Maiden période 1986-1988 (certainement une idée de la passionnée di Falchi) introduisent « Lords of Ruins ». Bergamaschi se révèle quant à elle l’autre cheffe scénique de Crypta, sourcils en accent circonflexe et moue faussement boudeuse. Main gauche levée dès que sa partition le permet. Derrière mon dos sur l’étal une petite veilleuse en plastique indique « Merch Back After the Show ». Ce serait raisonnable s’il vous plaît. J’opterai pour une broche. « Merci Paris, merci for supporting Brasilian metal !!! » nous dit la maîtresse des lieux ; en cet instant je me remémore que c’était précisément ce qu’elle m’avait dit en me checkant il y a huit ans après notre première entrevue à la Maroque… Son credo. De l’eau a depuis coulé sous les ponts du fleuve Tamanduateí, et le drapeau du Brésil est depuis bien longtemps cousu sur le bras gauche d’une de mes vestes, celle que je porte présentement. Final en ébullition sur leur désormais classique « From the Ashes » (1,3 M vues sur YouTube en trois ans) à vingt-deux heures vingt. Paris a bouffé du piment. Interminable vol-slammé d’un long gus qui fait environ un mètre quatre-vingt-douze, tandis que Lira hurle « FROM THE ASHES !!!!!!!!!!!!! ». Épique duel des deux solistes tandis que la patronne du metal brésilien s’avance une dernière fois au-devant de la foule, portée par les roulements apocalyptiques de sa fidèle Luana. Fulmination ultime à vingt-deux heures vingt-cinq face à une marée de bras européens qui se tendent passionnément. « Merciiiiiiiiiii beaucoup à la prochaine !!!!! ». Sourires bananes, Bergamaschi et di Falchi sont seules restées sur scène et serrent pognes sur pognes. La chanteuse et la batteuse sont elles déjà en coulisses.

À deux pas de moi une singulière blonde tatouée affirme avec émotion à qui veut l’entendre que « C’est grâce à elle que je fais ce que je fais » : il s’agit de Leelou, la chanteuse-bassiste de Proliferation. Une transfuge de la danse classique, convertie au metal par ce jeune groupe qu’est Crypta. À suivre… Un peu plus tard, aux alentours de vingt-trois heures, et avant que les derniers fans ne se fassent (aimablement) houspiller par les videurs, Fernanda reviendra dans la salle signer avec sa légendaire faconde (et son marqueur) les digipacks acquis notamment par les convertis au stand de merch. Qui entre-temps avait éteint sa loupiote puis rouvert.

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