Interview avec Kemar (No One is Innocent) et Mouss (Mass Hysteria) : Le Gros 4

vendredi/01/10/2021
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Le 25 août dernier était annoncé « Le Gros 4 », une tournée de huit dates, huit Zéniths ou salles assimilées (Strasbourg, Lille, Dijon, Lyon, Quimper, Caen, Toulouse, Montpellier) réunissant quatre combos parmi la crème de la crème de la scène française : Ultra Vomit, No One is Innocent, Mass Hysteria et Tagada Jones, entre le 15 janvier et le 19 février 2022. Bien entendu, l’origine de l’intitulé « Le Gros 4 » n’est pas fortuite : il s’agit d’un clin d’œil au « Big 4 » US (Metallica, Slayer, Megadeth, Anthrax) ainsi qu’allemand (Destruction, Tankard, Sodom, Kreator)… ANR s’est donc renseigné sur ce projet auprès de Kemar Gulbenkian et de Mouss Kelai, respectivement chanteurs de No One et de Mass, réunis dans les locaux du Trianon à Paris le jeudi 23 septembre 2021…

 

Art’N’Roll : Salut ! Lors de votre annonce vous avez fait mention de ce que ce projet était en maturation depuis six ans déjà… Pourtant, j’aurais pour ma part pensé que la soirée « française » du vendredi soir au Hellfest 2019 (réunissant trois des quatre groupes à l’exception de Tagada Jones) ainsi que le concert d’Ultra Vomit au Zénith de Paris en novembre de la même année (avec No One et Tagada Jones, mais sans Mass Hysteria) en auraient été les déclencheurs…

Mouss (Mass Hysteria, chant) : Nous avions eu l’idée avant, mais cela n’avait pas pu se faire. J’ajoute qu’on a joué en tête d’affiche un mois seulement après Ultra Vomit au Zénith de Paris…

ANR : Avec Hangman’s Chair en première partie…

M : …Et Pogo Car Crash Control aussi… A un mois près, c’était une belle occase de ratée… Mais nous y pensions depuis cinq ou six ans : tout le monde était déjà emballé pour faire cette tournée, mais le fait qu’on avait alors changé de tourneur a joué, le nouveau tourneur n’était pas partant et les dates des différents groupes ne coïncidaient pas…

ANR : C’était ces quatre mêmes groupes ? Il y avait déjà Ultra Vomit dans le projet d’alors ?

M : Je ne pense pas qu’il y avait Ultra… Je crois que nous étions partis pour trois groupes, avec une première partie différente à chaque ville…

Kemar (No One is Innocent, chant) : Oui, c’est ça.

M : …Et il n’y avait pas dans l’idée de faire des Zéniths…

K : Noooooon, il n’y avait même pas l’idée de Zéniths ou je ne sais pas quoi, simplement l’envie de faire un truc ensemble. Les plannings ne fonctionnaient pas, entre les sorties de disques pour les uns, les départs en tournée pour les autres… Et on dirait que cette crise du COVID a finalement été bénéfique en ce sens.

M : Parce qu’on a pu avoir le temps de bien réfléchir au concept, à la logistique… Potasser tout ça, le mettre sur papier…

K : Et puis deux ans de disette totale… On a eu l’envie de proposer quelque chose qui ne s’est jamais fait… Et effectivement, cela faisait également suite à l’occase que nous avait donné Ben Barbaud en juin 2019 de pouvoir faire une soirée entre groupes français lors du Hellfest…

M : Cela a enfoncé le clou. Surtout vu la réaction du public ! A la base nous étions tous d’accord de le faire, après c’était « quand ? », « comment ? »… Budgétiser, penser à l’orga… Nous aurions pu, par exemple, ne jouer que quarante minutes chacun et perdre du temps à faire les changements de plateaux entre chaque groupe, ce qui prend dans les vingt minutes : nous avons décidé de n’utiliser qu’un plateau commun et tous jouer sur le même matos, ce qui va nous permettre de tous jouer une heure… Nous avons également réfléchi a rendre la soirée aussi interactive et aussi fraternelle que lorsque nous sommes en coulisses.

K : Il y a l’envie !

M : Il faut que ce soit un joyeux bordel, tu vois ?!? Mais organisé (Sic) On nous propose huit dates et des conditions que l’on n’a pas forcément l’habitude d’avoir, des conditions « Zénith », nous allons les optimiser.

K : Et puis nous avions posé nos propres conditions : la principale étant d’avoir un prix de place à quarante-deux euros pour quatre groupes, ce qui est exceptionnel à une époque où tu paies soixante-dix euros pour voir un seul groupe dans un Zénith…

M : Et c’est dix balles pour les enfants…

K : …C’est dix e pour les enfants !

M : On le voit, cela fait trente ans que nous sommes là : tu as des gamins qui avaient quinze ans en 2000, qui venaient slammer sur nos morceaux, et qui maintenant viennent avec leur petite femme et leurs gamins à eux, il y a deux générations à nos concerts désormais, c’est pour cela qu’on a négocié un prix pour les enfants…

K : C’est un truc qu’on a trouvé incroyable il y a trente ans, pendant la période alterno : c’est de pouvoir par exemple aller voir la Mano pour pas cher lors de sa tournée dans les banlieues, c’était dix balles la place…

ANR : La tête d’affiche ainsi que l’ordre des passages seront assurés de manière « aléatoire », mais plus précisément ? Techniquement, vous allez faire comment ?

M : Déjà, il faudra que cela change tous les soirs !

K : Ça sera tiré au sort, soit avant de partir en tournée, soit…

M : …Le jour-même, et peut-être on annoncera la tête d’affiche sur les réseaux sociaux dans la foulée…

K : …Soit on l’annonce, soit on ne l’annonce pas, on ne se sait pas encore… Je pense que réserver l’effet de surprise à ceux qui viennent est pas mal non plus…

M : Ce sera tiré au sort, c’est sûr… Après, il faudra faire en sorte que chaque groupe soit deux fois tête d’affiche, et que chaque groupe fasse également deux fois l’ouverture de la soirée…

ANR : C’est parfait : il y a huit dates et quatre groupes, cela fait deux têtes d’affiches par groupe… Vous avez pensé le nombre de dates en fonction de cela ou bien ?

K : Pas du tout !

M : J’aurais trouvé que quatre ou cinq dates c’était déjà bien : l’est, l’ouest, le sud, le nord, les quatre points cardinaux de la France…

ANR : Sauf Paris.

K : Paris est un peu dans les papiers…

M : Cela n’a pas été préparé parce que, comme tu le disais tout à l’heure, nous avons tous fait un Zénith à un mois d’écart…

ANR : …Avant la pandémie…

M : Il n’y a pas d’urgence pour Paris…

K : …En tous cas c’est dans les tuyaux.

ANR : Je suppose que vous allez intervenir les uns au cours des morceaux des autres… Tagada Jones par exemple au moment du « Chien géant » d’Ultra Vomit… Et qu’il y aura probablement chaque soir un final collectif…

M : C’est dans l’idée…

K : On y pense, on y travaille, on cherche…

M : Ça va être un travail récréatif, je pense que beaucoup de choses seront décidées dans le tour bus, parce qu’on tournera avec deux tour bus, quatre groupes, deux tour bus, avec les techos et tout, ça va être la colo !

K : Je disais tout à l’heure à Mouss : « Je te donnerai deux ou trois morceaux de No One, tu choisiras celui sur lequel tu voudras venir puncher » sur scène avec nous…

ANR : Quant au nom de cette tournée : mon petit doigt me dirait que son origine est Ultra Vomitesque, non ?

M : (Rires) Je suis incapable de te dire !

K : Non. Il y a forcément l’influence du Big Four américain, avec une petite dose d’humour par-dessus, un détournement…

ANR : Vous êtes quatre formations de taille équivalente, quel autre groupe français aurait-il pu être membre de l’aventure ?

K et M : Lofo !

M : Lofo, évidemment…

K : Sidilarsen, par exemple…

M : Qui d’autre ?

K : Gojira, mais ils sont trop petits…

M : …Et ils ne chantent pas en français ! Dommage pour eux, ils ne feront pas partie de l’histoire, mais on ne voulait que des groupes qui chantent en français !

ANR : Vous souvenez-vous de votre première rencontre ?

M : Peut-être chez Sony ou dans une convention…

K : Peut-être une teufe !?!

M : Ou une after ?!? Une after concert ?!?

K : Non, je crois plutôt troquet…

M : Ou au Divan du Monde quand vous veniez de percer…

K : Ah, peut-être, oui…

M : A un concert, on s’était parlé et il y avait Yann, et peu de temps après vous entamiez votre tournée pour votre deuxième album, et vous nous avez alors proposé de faire quelques dates en ouverture pour vous…

ANR : Mid Nineties

K : Ouais, Mid Nineties

M : C’était quelle année votre deuxième album ?

K : 1997.

M : Voilà : et nous, nous sortions notre premier album. Mais, je serais incapable de te dire le lieu… Mais il y avait de la musique très très fort et beaucoup de bière !

ANR : Vous évoquez dans l’annonce du « Gros 4 » un « esprit de camaraderie, de solidarité et d’entraide » : hormis cette tournée, avez-vous des exemples précis d’événements où cet esprit s’est manifesté de par le passé ?

M : Déjà No One nous ont invité sur leur première partie, et dès ce jour-là nous étions liés. Lorsque nous faisions des festivals, il était imparable qu’ils viennent chanter sur un de nos morceaux ou inversement…

K : Et pourtant, à cette époque il y avait encore le clivage entre les groupes qui étaient signés sur une major et les autres, cela tiraillait beaucoup notamment dans les entourages respectifs… Ce qui a protégé notre amitié, est le fait que nos groupes étaient parisiens, donc ça nous aidait à nous croiser de temps en temps à Paris, et que les détracteurs ainsi que ceux qui voulaient nous séparer étaient plutôt d’ailleurs, pas de notre ville…

M : Et puis toi, tu ne te laisses pas faire. Je me souviens encore la fois où tu t’étais pris la tête avec le Professeur Choron !

K : Ah Choron…

M : Je ne sais pas comment j’aurais réagi, je suis plutôt timide !

K : Il avait fait de la provoc’ de merde, c’était pas drôle… Sinon, on peut ajouter que No One a fait deux albums avec Fred Duquesne à la production qui est le gratteux de Mass depuis 2015, ça rapproche aussi…

M : Dès notre premier disque, No One nous a accepté comme faisant partie d’une fratrie. Je me souviens, avant la sortie de notre deuxième album, tu m’appelles et me demande : « Mouss, vous avez prévu quoi pour votre pochette ? »…

K : …Ah oui, oui…

M : « Non, parce que cela ne va pas être possible avec cette pochette, il vous faut un truc qui pète quoi ! »…

K : (Rires)

M : Et Kemar nous a branché sur Laurent Seroussi, le photographe et graphiste avec lequel nous avons travaillé pendant des années… Nous ne travaillons plus avec lui, mais avons gardé cette patte percutante dans nos visuels, et ça, Mass Hysteria le doit à Kemar !

ANR : Qu’est-ce qui pourrait créer de la déception les uns vis-à-vis des autres ?

K : De refuser l’aléatoire des têtes d’affiche, de ne pas vouloir jouer en commun, de ne pas vouloir être dans le même tour bus, d’avoir des techniciens qui se tirent la bourre…

ANR : Mouss, Mass Hysteria a fait la première partie pour le véritable « Big Four » en 2011 lors du Sonisphere à Amnéville : un mot ou un souvenir là-dessus ?

M : Amnéville !!! C’est très très bizarre que tu me parles de ça…

ANR : …Non, je trouve cela très logique au contraire…

M : …C’est une période pour nous au fond de la cale. On ouvrait pour le Big Four, trente minutes vers treize heures, on était un peu vexés de ne pas être mieux placés sur l’affiche, car on ramait depuis un moment déjà et on revenait de loin. Nous venions de sortir un album sans nom, éponyme, c’est dire à quel point nous étions perdus… Et on a absolument tout donné lors de notre passage, on a commencé à haranguer le public dès notre balance, je me suis retrouvé au milieu de la foule à la fin du set avec elle qui tournait autour de moi. Même notre manager, qui nous avait un peu perdu de vue, nous a assuré que nous venions de réaliser un acte…

K : …Fondateur, voilà ! C’est comme un « match de référence »…

M : C’est un beau clin d’œil que tu me parles de cette date, parce que oui cela a sauvé le groupe ! C’était la première partie du Big Four, et maintenant je fais partie du « Gros 4 » !

ANR : Venons-en à vos actus respectives : Kemar, vous avez sorti le clip de « Forces du désordre » le 9 septembre 2021, et assuré quelques dates cet été… Dont le Mennecy Fest il y a une dizaine de jours… Des mots là-dessus ?

M : Putain au fait votre clip, bravo ! Cela fait quelque temps que je l’ai vu, mais je n’avais pas eu l’occasion de te le dire !

K : Cimer.

ANR : Et le Mennecy Fest ?

K : J’ai trouvé des gens motivés et déterminés à ce que cela se fasse malgré la période troublée, ainsi que des lieux atypiques, ils ont mis les petits plats dans les grands…

ANR : N’oublions pas Monsieur le Maire, qui est derrière et qui, quelque part, prend des risques politiques…

M : Il prend des risques politiques ?

ANR : Quelque part oui, puisqu’il engage des biens communaux…

M : Oui, et vu que cela fait du bruit dans toute la commune pendant trois jours, effectivement, le risque politique peut se concevoir…

K : Cela a bien marché, en tous cas de qu’on a vu nous lors de notre soirée, toute cette orga était au top, vraiment !

ANR : Quant à vous, Mouss, vous avez également assuré trois ou quatre dates cet été : vous avez assuré la tête d’affiche du dimanche 29 août dernier du festival Urban Empire à Limoges, Tagada Jones était d’ailleurs présent ce soir-là…

M : Ouais !

ANR : …Plus tôt dans la soirée, il y avait les Négresses vertes : un mot sur eux (ou elles) ?

M : Je suis d’ailleurs resté pour les Négresses, il y avait « Face à la mer » et j’attendais qu’ils jouent ce morceau. Je n’avais jamais vu les Négresses vertes en live. Le chanteur n’imite pas Helno, et il possède le bon timbre pour les anciens morceaux, cela m’a donné de bons frissons…

ANR : On a parlé de la Mano, des Négresses… Il y a eu plusieurs scènes qui se sont succédé en France depuis le début des années soixante : les Négresses vertes appartenaient à celle du rock alternatif de la fin des années quatre-vingt et du début des années quatre-vingt-dix, elles ont disparu ainsi que leur scène pile au moment où est sorti « La peau » le premier simple de No One et au moment de la formation de Mass… J’ai dans l’idée que votre scène sera celle qui aura duré le plus longtemps… Et vous ?

M : Ahhhhhhhh…

K : Ce n’est pas faux, ce n’est pas faux… Tu as Téléphone…

M : Non, Téléphone ça a duré moins que cela…

ANR : Et puis Téléphone, ce n’était pas une scène, ils étaient tous seuls.

K : Il y avait quand-même des groupes qui gravitaient autour… Et de Trust aussi. Après, c’est certain que nous quatre réunis, cela fait des années…

M : Peu de groupes de rock français vivent de leur musique, nous ça fait trente piges. Enfin, vingt-cinq plus précisément…

ANR : Longévité toujours : ce qui frappe dans les photos de concerts de No one est ta faculté Kemar à sauter à la verticale très haut tout le long de la performance : as-tu conscience de ce véritable don à ton âge ?

K : Je n’ai pas fait trop d’abus de ce qui est…

M : …Abus (Rires)

K : …Et puis je suis poussé par cette zique que mes potes jouent, par ce que je raconte…

M : De 1997 au dernier Hellfest, je t’ai vu un paquet de fois sur scène, et je peux témoigner que tu n’as pas changé, tu es toujours possédé par la musique…

K : Il y a une sorte de transe, effectivement…

M : Tu as TOUJOURS été comme ça : dans le fond comme dans la forme tu ne t’es jamais trahi, il faut être possédé comme tu l’es pour faire fi de tout de ce qui est chiant dans notre métier, comme dans tout métier.

ANR : Actu de Mass suite et fin : vous allez publier le 7 décembre prochain le livre « Mass Hysteria : 10 ans de furia » en collaboration avec le photographe Eric Canto qui vous suit depuis vingt-cinq ans l’an prochain, ce livre a l’air d’être un très bel objet…

M : Il nous suit effectivement depuis quatre albums et dix ans…

K : Ce ne sont QUE des clichés de lui ?!?

M : Oui oui, c’est d’ailleurs lui qui nous en a parlé alors que nous ne voulions pas spécialement faire de livre. C’est le deuxième livre qu’il fait sur nous, nous n’avions pas participé au premier qui n’était qu’une simple somme de photos, nous n’avions pas eu le temps de nous en occuper à cause de nos tournées. Cette fois, nous nous sommes investis et avons commenté au maximum son travail photographique.

ANR : Nickel messieurs et merci !

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