HOT on the rocks!

Interview avec Gauthier de Toward the Throne

mercredi/25/03/2026
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Du « French blackened atmospheric death metal. Intense and melancholic » qui nous est en ce début de mois de mars proposé, entre autres nouveautés et groupes, par Roger « Where the Promo Is » Wessier. Intéressant. Cela me parle. La formation se nomme « Toward the Throne ». On ne peut donc pas refuser : ce nom de groupe est si joliment évocateur et prometteur… Dont acte : je lève tout de suite la mimine pour une interview, et Roger m’adresse illico le dossier ! Les quatre jeunes Alsaciens ont publié Midnight le 27 février dernier chez iMD-Throne Collective. Une première écoute attentive des sept (souvent) étendues pistes qui composent ce deuxième effort vient instantanément conforter mon pressentiment… En l’occurrence : un rendez-vous dépaysant, austère mais enrichissant et réflexif, en des terres atmo pétries de sonorités brutes, et de quelques mélopées à la Moonspell ; comme une immersion dans un précambrien volcanique, accidenté et métamorphique… Un choix « gagnant », puisque ce brut et méditatif Midnight s’avère, après quelques écoutes additives, un de mes albums préférés de ce premier quart de l’année… Le riff granitique et saccadé de « 7Hate » se révèle même un de mes favoris du genre ! Mon Zoom est bien programmé pour le mardi 24 mars à 18 heures : Gauthier (Basse, cheveux longs) apparait sur mon écran à 17 heures 45, plongé dans une semi-obscurité… Je n’ai eu alors qu’à laisser celui-ci s’exprimer…

 

 

Art’n’Roll : Comment ça va ?

Gauthier « Unna » Ressel (Basse) : Bien et toi ?

ANR : Crevé, le boulot, tu sais ce que c’est…

GR : Oui, et tu sais, le boulot pour moi aujourd’hui, ce n’est plus « Tu fais ta journée de travail de 9 à 18 heures, et après tu peux rentrer chez toi, tu peux chiller, tu te fais à manger, tu te mets une ‘tite série machin », tu vois… Moi, cela fait LONGTEMPS que cela n’existe plus, c’est cyclique, cela dépend bien entendu de l’actualité du groupe, mais aussi de mon asso, de mon « vrai boulot », en plus je suis en freelance maintenant…

ANR : Tu fais quoi dans la vie ?

GR : Je suis consultant, développeur, concepteur web. « Front-end », exactement. Donc, j’accompagne les entreprises dans le développement de leurs interfaces web, de faire en sorte qu’elles respectent certaines normes de qualité, en termes d’accessibilité, de sobriété numérique, de « web performances », du X…

ANR : Venons-en à votre album, on va commencer une fois n’est pas coutume par la fin… Sur la dernière piste, qui s’intitule « Noir », je me suis aperçu qu’il y avait un long emprunt parlé à Tartuffe de Molière, plus précisément la scène 3 acte 5, le dialogue entre Orgon et Madame Pernelle : c’est venu d’où ?

GR : Alors déjà : merci de l’avoir remarqué, de l’avoir identifié, parce que je crois que tu es le premier à nous citer de toi-même la source… D’où c’est venu ? C’est venu un peu de façon naturelle et fluide, au fil de la construction des titres et des lyrics, de l’agencement du narratif, que j’ai eu ce passage-là de Tartuffe en écho… Je ne suis pas un grand littéraire, mais j’ai quand-même quelques références classiques… Cela m’a fait « tilt » vers la fin de toutes ces étapes de rédaction, pas mal de liens entre la musique que nous avions composée et agencée, et la théorie de la simulation me sont apparus… Pour mémoire, cette théorie-là (et je ne suis pas là pour dire si c’est vrai ou faux) part du principe que si aujourd’hui on serait capables de reproduire la vie humaine telle qu’elle existe, de la simuler avec ses paramètres, alors cela veut peut-être dire que nous-mêmes sommes déjà dans dans une simulation, qu’il est probable que quelqu’un avant nous a été capable de la faire, et donc cela remet en question plein de choses autour de Dieu, de la réalité… Dans Tartuffe, la véracité est elle-aussi remise en question, probablement d’un point de vue plus « terre-à-terre », une remise en cause que je trouve très actuelle, qui touche à la politique, aux réseaux sociaux et à ces sujets-là : finalement, bon nombre d’entre-nous ne croyons plus ce qui est prouvé scientifiquement, ou qui est plausible, on croit ce que qu’on veut croire, tout le monde peut dire n’importe quoi, il y a tellement de sources, et nous sommes tellement enfermés dans des bulles aussi, les bulles des réseaux sociaux et de leurs algorithmes, qui te confortent dans tes idées… Donc, nous ne sommes plus dans une société où l’on va te dire « la vérité », même si la vérité absolue n’existe pas a priori… Tous ces sujets se font écho, et font écho au concept de notre album, voilà : désolé d’avoir été un peu long, mais il m’a fallu résumer le cheminement qui nous a amené au thème de ce dernier titre, qui s’appelle « Noir » !

ANR : Quelles sont les raisons pour lesquelles tu fais ce genre de musique ?

GR : C’est une bonne question, il y a une raison évidente : c’est une manière d’évacuer plein de choses… Je ne parle même pas des paroles, c’est le côté « animal » de la musique, libérateur… Et puis aussi le côté créatif, en fait, j’ai toujours été en recherche de créativité, depuis très longtemps, depuis que je suis assez petit (Sic) En fait, je me suis mis à la musique par hasard : il se trouve que mon frère faisait de la guitare, qu’il avait un groupe au collège, et qu’il cherchait un bassiste à deux ou trois semaines de la kermesse du collège… Il m’a dit : « Tu veux pas te mettre à la basse ? On a besoin d’un bassiste », et nous sommes allés acheter une basse Ibanez gaucher dans un cash converter, d’entrée de gamme à cent ou cent-cinquante balles, on l’a achetée, et je me suis à la basse à douze ou treize ans, j’ai acheté Guitar pro comme mon frère, ce qui m’a permis de me mettre à la composition. Je me suis également mis au graphisme, je créais des visuels, cela m’a préparé en parallèle à ce que je fais aujourd’hui pour l’asso « Headbang » à Colmar en termes de conception d’affiches… La créativité m’a toujours attiré sous différentes formes, y compris l’écriture des textes, même si je ne suis pas un grand littéraire… Ce que j’aime dans un groupe, c’est d’avoir un projet global, de proposer une vision globale, une direction artistique, et que « tout colle » : du décor sur scène à la façon dont on s’habille, tout ce qui tourne autour de l’album, car nous sommes très attachés au format album, celui que tu écoutes du début à la fin… Dans cet esprit, je pourrais très bien participer au groupe sans faire de la musique : c’est un projet humain, un truc passionnant !

ANR : Qu’est-ce qui vous distinguerait des groupes qui pratiquent le même genre de musique que vous ?

GR : On est souvent rattachés à des groupes, d’un point de vue stylistique, que l’on écoute pas nous-mêmes, voire que l’on n’aime pas nous-mêmes, ce n’est pas la musique qui nous intéresse : je pense à Insomnium, à Swallow the Sun, à Omnium Gatherum, tous ces groupes qui sont deathmelo, doom-death, death-atmo, tous « ces trucs-là » (Sic) Nous ne les écoutons en fait pas du tout ! Pourtant, le résultat de notre cheminement musical nous amène à être catégorisés dans ces catégories-là avec ces groupes-là. Nous, nous ne souhaitons pas jouer d’un style particulier, nous souhaitons avant tout nous faire plaisir. Il faut que nous soyons les premiers fans de notre musique : comment aller la défendre sinon ? Il ne faut s’attendre à rien. Nous, nous n’attendons rien des gens, des auditeurs, du public : nous faisons une proposition artistique, et si elle plaît cela nous ravit ! On avait, lorsqu’on a commencé en 2009, tous une base commune qui a évolué au fil des années, une base de death mélo on va dire, tout ce qui tourne autour de Kalmah, Mors Principium Est, d’Arch Enemy, Hypocrisy, tous ces groupes-là, jusqu’à aller à Scepticflesh, le death sympho, le black sympho… Mais nous avons tous pris des chemins différents en cours de route, et écouté d’autres musiques, notre musique actuelle est la résultante de ces évolutions personnelles, de ces accumulations : je suis par exemple fan de Deafheaven, de Portrayal of Guilt mais aussi de Limp Bizkit ! Ce n’est pas cela que tu vas ressentir à travers Toward the Throne, et pourtant, cela va impacter ! J’avais également pris une énorme claque à l’écoute du premier album du groupe Une Misère, même si ce n’est pas mon style de prédilection. On nous a comparé à Gojira, je respecte Gojira évidemment, c’est un peu la comparaison facile aussi, parce que c’est le gros groupe français mais, on ne s’est à aucun moment inspiré de Gojira pour faire notre musique, alors que le résultat peut y faire penser… On s’est également fait comparer à Dissection, on s’est fait comparer à…

ANR : Moi, j’ai vu du Moonspell dans votre truc…

GR : Alors, ça ça me fait plaisir, parce qu’on nous a très peu comparé à Moonspell… Il m’est arrivé de citer Moonspell au rang de nos influences, devant des gens qui ne comprenaient pas ce rapprochement-là… Moi, je me sens très proche de Moonspell ! Parce qu’ils ont une vision de la musique qui se rapproche de la mienne, et ils ne se mettent pas de limites : dans tous les albums de Moonspell, tu reconnais toujours que c’est Moonspell, alors qu’ils peuvent aller dans des directions totalement différentes, et c’est vraiment ce que nous essayons de faire. Avec Midnight, tu reconnais Toward the Throne, alors que nous sommes allés chercher quelque chose d’autre, de manière relativement radicale, presque clivante, et c’est cela qui est intéressant dans la conception de la musique…. Je suis content de ce parallèle avec Moonspell…

ANR : Autre motif de satisfaction : le 27 mars, vous partez en tournée avec Thy Catafalque… J’ai interviewé Tamás Kátai il y a moins d’un an, et c’est un authentique intellectuel, un authentique gentleman, et un homme polyvalent….

GR : Quel monstre, quel modèle, waouh ! Je ne suis pas du genre à être « fanboy » absolu, à avoir des idoles… Pourtant dans mon parcours, je croise plein de musiciens, je suis dans une association qui organise des concerts : on accueille des Cannibal Corspe, des Thy Art Is Murder, des Rotting Christ, des Watain et compagnie ! Je les croise, en tant que bénévole dans les concerts, dans les backstages, au fil des années cela devient presque, je ne devrais pas dire « anecdotique », mais presque, le fait de partager le repas dans les loges avec Watain… Mais s’il y a bien une personne qui continue de m’impressionner humainement, c’est bien Tamás Kátai, je sais qu’il y en aurait pourtant d’autres…

ANR : Les frères Tolis…

GR : Sakis Tolis, ouais, il m’a fait cet effet ! Je l’ai croisé au Baden in Blut quand on y a joué, et j’ai pris 5-10 minutes pour parler avec lui, et cela m’a fait de l’effet ! Cette espèce de « regroupement d’idoles » on va dire, se réduit quand-même drastiquement, mais Tamás Kátai demeure pour moi le numéro un, dans sa façon de faire de la musique, dans ses projets, dans son côté versatile, et puis dans son côté ultra humble au regard de la qualité de ce qu’il fait, moi j’adore ! Et puis, si tu m’avais dit il y a un an que l’on allait tourner avec Thy Catafalque… En fait, c’est très difficile d’avoir ce regard aujourd’hui, je le dis là parce que j’essaie le plus possible d’avoir conscience de la chance, et puis de tout le travail qu’on a abattu afin que cela soit possible ! Autant si on n’était pas du tout « dans les petits papiers » pour faire cette tournée avec eux, c’est sûr et certain que j’aurais pris un billet pour aller les voir, et probablement même plus : aller les voir à Nancy, à Paris, peut-être j’aurais bougé jusqu’à Nantes, parce que c’est tellement exceptionnel de les voir en concert, déjà parce que Thy Catafalque n’était pas censé être un « projet live », c’est tellement une chance, et j’adore tellement leur musique, que j’aurais forcément pris leurs billets et je n’aurais pas hésité une seule seconde ! J’étais allé prendre des billets pour aller les voir à Munich en 2024, et il se trouve qu’avec notre association, on a réussi à les booker pour le lendemain de Munich à Colmar, nous sommes parvenus à organiser leur première date française, donc « double dose » ! J’ai passé jusqu’à trois heures du matin à discuter avec eux à la fin du concert ! Même si aujourd’hui, je suis concentré sur les répétitions et la logistique pour préparer au mieux cette tournée, j’essaie quand-même de réaliser ce plaisir de tourner avec eux et d’avoir la chance de pouvoir les voir tous les soirs, et de partager des moments avec eux !

ANR : Vous êtes plutôt corne de brume ou cartouchière ?

GR : Houlà ! Je ne peux pas te dire…

ANR : Je veux dire par là : vous êtes plutôt death suédois machin ou black ?

GR : (Silence)

ANR : Parce que « Toward the Throne », le nom de votre groupe, est connoté : il appartient davantage au champ lexical du black metal qu’à celui du death…

GR : Ah ouais ?!?

ANR : C’est mon opinion…

GR : Je n’ai jamais eu cette interrogation là…

ANR : Mieux que cela : lorsque Roger m’a proposé cette interview, j’ai tout de suite pensé, avant d’écouter votre musique, que cela allait être du black atmo…

GR : Toward the Throne est né en 2012, et nous étions alors loin de sortir Midnight… Nous étions très ancrés death mélo et tout, donc…

ANR : Tu as évoqué tout à l’heure la notion de « projet global »…

GR : Ouais ! C’est marrant que par le nom des groupes, l’on arrive à deviner à l’avance le style. Je suis finalement assez d’accord, car je m’étais déjà fait la réflexion sur l’orientation des noms de groupes… En fait, on continue à se mettre « l’étiquette death », au-delà du fait que les étiquettes ne servent à rien et que, voilà, on fait de la musique… Mais il est vrai que le nom du groupe aide à se faire une idée de la musique, une idée de la direction artistique, et que la seule « étiquette metal » ne suffira pas à se faire une idée suffisamment précise : va comparer Volbeat à Mayhem, ce n’est pas possible quoi !

ANR : Quels sont les artistes « non-metal » que tu écoutes ?

GR : J’écoute beaucoup de musique de pianistes (Sic) Lambert par exemple, j’aime bien la musique classique, parfois du jazz… Je n’aime pas le pop-rock, la pop tout court… Par contre, j’ai bien aimé le Pandemonium du rappeur français Vald, qui a ce supplément d’âme qui manque au rap, notamment dans les arrangements, j’aime quand la musique est profonde, et quand elle est très directe celle qui envoie de l’intensité et qui est immédiate, celle qui respecte beaucoup plus les codes comme le black’n’roll ou le thrash, le death old school aussi, j’aime aussi quand tu réfléchis beaucoup moins et tu te laisses aller, tu vas vers l’intensité et tu te prends une baffe… Donc, j’aime bien ce côté-là de Vald, presque trash, presque parodique… Pour revenir à ta question : sommes-nous plus death que black ?!? Moi, je dirais plutôt black, dans l’esprit…

ANR : Ouais, carrément…

GR : Parce que finalement, dans l’esprit du death, nous ne respectons qu’assez peu de choses, tout en sachant qu’on est très loin d’être « true black »… On s’en fout de respecter des critères de ci ou de ça… Donc, on sera certainement rejetés par une partie de la scène black, tandis que le public death nous accueillera bien plus à bras ouverts, dans cette optique de « carcans »… Après, on s’en fout, tout comme un groupe comme Moonspell se fout de ce qu’on pourra dire de leur musique…

ANR : Quelles sont tes passions ?

GR : Mes passions ? Je n’ai que peu de places pour d’autres passions que la musique, à partir du moment où tu pousses les curseurs assez loin comme nous sommes en train de le faire, et de te professionnaliser au maximum avec les moyens dont nous disposons… Le jeu vidéo évidemment ! Je dis « évidemment » (Rires) mais je suis un enfant des années 1990, que le jeu vidéo à énormément accompagné : je n’ai plus beaucoup-beaucoup de temps, mais j’essaie de m’accorder du temps à cela, car cela permet de passer du temps avec des amis hors de la musique, de ne pas casser les liens… J’ajoute le graphisme, j’en fais encore dans le cadre associatif et j’en fais également pour le groupe puisque je chapeaute toute la direction artistique : nous avons pour ce qui est des illustrations, nous avons « lâché la main » à des illustrateurs professionnels, que je ne suis pas. J’ai beaucoup trop de projets, dont un autre, un projet personnel dans la musique, je ne trouve pas le temps de les faire, si je m’écoute, j’aurais dû sortir mon premier album en 2012 (Rires) J’ai également des projets de site web, tout en sachant que je priorise le très important devant l’important (Rires)

ANR : Pour finir, je te propose de commenter cette citation : « Ça sera toujours le blues dans la banlieue d’Mulhouse »

GR : (Rires) Aïe aïe aïe, Mulhouse, Moulhouse !!!

ANR : C’est une citation d’Eddy Mitchell…

GR : Oui… Je ne sais pas s’il y a beaucoup de blues dans la banlieue de Mulhouse… C’est une ville clivante, pas facile… Je t’avoue que j’ai essayé de partir de Mulhouse au plus vite… C’est une ville à la fois industrielle et qui baigne dans quelque chose d’un peu bizarre… Mulhouse est une ville où tu as un peu peur de sortir le soir, la nuit… Une ville pleine de problèmes, qui ne donne pas très envie d’y habiter, c’est une ville un peu triste il faut le dire… C’est une ville très contradictoire, car c’est en même-temps le berceau de Mercyless, de toute une scène death… Tu avais également toute la scène metal, néo-metal français, du début des années 2000 qui se retrouvait à Mulhouse, avec Black Bomb A, Pleymo, Watcha, c’était la ville où il fallait être à l’époque… Mine de rien, il y a un vivier culturel très fort à Mulhouse… C’est difficile de parler de Mulhouse, car les membres du groupe en sont originaires mais n’y habitent plus, personnellement j’habite à Colmar, et les autres dans des plus petites villes ou villages en Alsace, plus paisibles on va dire…

 

 

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