Interview avec François Blanc d’Angellore

mardi/12/05/2026
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Douze heures. Mon clavier, mes délicates phalanges et mes yeux s’en souviennent encore. Douze fut, en effet, le nombre de tours de cadran intégralement nécessaires à la transcription de ma précédente interview avec François Blanc. La première partie de ce copieux échange, organisé en présentiel un dimanche après-midi, dans un restaurant du quartier des Buttes-Chaumont, avait porté sur la genèse d’Angellore, formation de doom metal sombre, organique et raffinée, que François orchestre depuis 2007 avec son ami « Rosarius », sous le pseudonyme de « Walran » ; puis sur celle de Rien ne devait mourir, le troisième album que celle-ci venait alors de publier. La seconde partie de l’interview, initiée après un couscous arrosé de bière et de vin rouge, consistait en un blind-test (ledit restaurant avait été privatisé pour l’occasion) d’artistes qui évoquaient, à mon sens, de près ou de loin, l’univers et les approches sonores d’Angellore (de Type O Negative à Killing Joke, en passant par Satyricon ou Apocalyptica). Celui qui est journaliste metal dans le civil, avait pris un plaisir gourmand à répondre aux interrogations de votre serviteur, lequel serviteur avait ensuite (opportunément et scrupuleusement) mis à contribution douze heures des premières journées du confinement mondial, afin de coucher mot pour mot cent vingt minutes environ d’enregistrement audio (mon record, sans compter les corrections post-publication…) Car, cette mémorable et loquace rencontre avait, hasard aidant, pris place un dimanche 8 mars 2020 : lorsque nous nous quittâmes gaillards devant le parc, sous un crépuscule de fin d’hiver, nous n’envisagions alors nullement ce qui allait advenir les jours et les mois suivants… Depuis, six bonnes années se sont écoulées, et Angellore va offrir ce 15 mai 2026 un successeur à Rien ne devait mourir. Baptisé « Nocturnes », ce quatrième opus de doom artisanal, mélancolique et atmosphérique viendrait (si vous voulez mon avis) inscrire patiemment et musicalement ses pas dans ceux de son grisâtre mais ardent prédécesseur, sans pour autant faire montre de paresse ou de facilité… Afin de confronter cette opinion, rendez-vous est pris avec ce bon François pour un pot (ou deux) le 5 mai au soir, dans une incontournable brasserie du bas de la rue Botzaris. Notre causerie épique d’il y a 2 249 jours méritait indubitablement une suite, aussi modeste soit-elle en comparaison. Car cet homme ne manque guère d’idées…

 

Art’N’Roll : À l’occasion de notre dernière interview, tu m’avais dit que votre précédent album, Rien ne devait mourir, était « un projet d’envergure : avec Angellore tout prend du temps, nous avions commencé à écrire ce disque dès 2014, alors même que le précédent n’était pas achevé ! »… Ce constat me semble d’actualité, puisque Nocturnes a été conçu entre 2010 et 2022…

François « Walran » Blanc (Chant, synthétiseurs, grand piano) : (Rires) En réalité, nous avons réellement commencé à plancher sur Nocturnes vers 2017, et commencé à écrire ses morceaux cette année-là, mais Rosarius et moi avons repris des idées bien antérieures, qui remontaient à 2010. Nous n’avons pas commencé l’écriture de cet album en 2010, mais y figurent des idées très anciennes.

ANR : Quelle est la racine de toutes ces idées ?

FB : Rosarius et moi avons eu des projets musicaux avant et en parallèle à Angellore. Le mien s’appelait « Betrayed », je l’ai formé quand j’étais enfant, à l’école primaire (Rires) Cela ne ressemblait à pas grand-chose, si ce n’est à des gamins qui font du bruit avec des guitares acoustiques et des djembés, mais c’était déjà le témoignage de ma passion pour la musique. Je ne connaissais alors que le hard rock que m’avait fait écouter mes grandes-sœurs : KISS principalement, mais aussi Megadeth, Angra qui demeurent mes trois groupes de références, ainsi qu’Aerosmith, Def Leppard et Manowar, le groupe préféré de mes sœurs ! Plus tard, j’ai réactivé vers 2006 Betrayed, avec cette fois une touche plus mélancolique et extrême : entretemps, je m’étais, en effet, ouvert à ce genre musical, ainsi qu’à des genres différents comme le folk, ainsi qu’à des thématiques différentes telle la contemplation de la nature, les sentiments humains. Désormais concentré sur Angellore, Betrayed a périclité vers 2011 ; mais il y a certaines idées de Betrayed qui ont depuis fait leur chemin dans Angellore, notamment « Forsaken Fairytale » qui figure sur ce nouvel album, et qui remonte donc à 2010. De son côté, Rosarius, qui est mon acolyte dans Angellore, avait monté dans les années 2000 une formation de musique gothique, un peu darkwave : pour Rien ne devait mourir ou pour cet album, à savoir le morceau « Martyrium », nous sommes également allés puisés dans ce que Rosarius avait composé.

ANR : La composition du groupe est demeurée identique depuis Rien ne devait mourir : avec Lucia (Chant), Rosarius (Chant, guitares électriques et acoustiques, synthétiseurs, grand piano), Celin (Basse, guitares additionnelles, Ebow, chœurs) et Ronnie (Batterie, percussions)… C’est une famille ?

FB : Vraiment. Rosarius et Lucia sont mariés. Je suis le parrain d’un de leurs fils, qui sont des jumeaux. Ronnie et moi étions au lycée ensemble. Celin est un de mes plus vieux amis, c’est de même le parrain de ma fille, dont on a célébré le Baptême le week-end dernier.

ANR : À ce propos, j’avais une question, omise de te poser la dernière fois : pourquoi ces pseudonymes « Walran » et « Rosarius » ?

FB : C’était comme un masque de théâtre. À l’époque, nous espérions mettre une distance entre nos prénoms de la vie quotidienne et ceux des artistes que nous espérions être. Angellore a toujours souhaité créer une sphère de rêve, une sorte de refuge à l’écart du monde. Revêtir un costume nous permettait d’assouvir nos idées artistiques, nos préoccupations et notre expression personnelles. « Rosarius » vient du groupe Ordo Rosarius Equilibrio, un groupe de néo-folk dont Rosarius était fan, et « Walran » vient d’une nouvelle que j’avais écrite quand j’étais au lycée, qui parlait d’un gamin avec des ambitions artistiques : j’avais demandé conseil à un ami du lycée, qui m’avait suggéré de l’appeler « Walran », qui est un prénom breton que j’aime beaucoup, et que j’ai conservé, cela n’a pas de signification profonde, c’est la sonorité qui m’a plu. Nous avons conservé ces pseudonymes car c’est à la fois une mise à distance, et une façon d’exprimer quelque chose d’important.

ANR : Les « invités » sur Nocturnes demeurent les mêmes, ou presque, que sur Rien ne devait mourir : Ségolène Perraud (Flute sur « Falling Birds », « Forsaken Fairytale » et « A Dormant Stream ») et l’Islandais Gunnar Ben (Hautbois sur « Falling Birds » et « A Dormant Stream »)… La nouveauté serait l’arrivée du multiinstrumentiste Belge Déhà, pour ce qui ressort des arrangements additionnels, plus celles de Dirk Goossens (Clarinette basse sur « Falling Birds ») et de Raphaël Verguin (Violoncelle sur « Forsaken Fairytale » et « A Dormant Stream »…

FB : J’ai connu Déhà en 2017, car il a produit et mixé les albums de mon groupe de black metal, Abduction, d’abord à distance puis ensuite chez lui à Bruxelles. Ce fut un coup de foudre immédiat, tant humain que musical ! Il est brillant, à fleur de peau, très touchant ; c’est un artiste complet, un arrangeur de grand talent. Il adore le doom, notamment Shape of Despair qui est une grosse influence commune. Même s’il y a eu quelques désaccords durant l’enregistrement, il a fait quelques suggestions en matière d’arrangement qui se sont avérées super précieuses. Je pense à l’envolée de piano sous le chant féminin dans « Black Sun River », aux claviers du second couplet de « Forsaken Fairytale », il nous a également aidé à concevoir l’arrangement de violoncelle sur « A Dormant Stream »….

ANR : Penses-tu qu’il existe une approche belge en matière artistique ?

FB : J’ai l’impression que leur metal extrême est très incarné. Oui.

ANR : De plus, il y a un dénommé Dirk Goossens sur cet album…

FB : Je l’ai connu de façon inattendue. C’est un passionné de santiags, comme moi (Rires)

ANR : Catherine, qui est présentement à la manœuvre photographique, me disait avant l’interview que la santiag est ta « marque de fabrique »…

FB : C’est vrai. Tu m’as bien repéré ! J’apprécie, j’en ai beaucoup. J’ai connu Dirk Goosens en lui achetant une paire de santiags il y a bien longtemps. C’est un collectionneur que j’ai rencontré à Bruxelles. Il m’a dit qu’il avait « quarante ans de clarinette derrière lui », et je n’ai pas manqué de garder ses coordonnées, car je savais qu’elles me seraient bien utiles. J’ai repris contact avec lui, et il est venu au studio de Déhà à Bruxelles, en santiags bien sûr ! Il a enregistré ses parties de clarinette. Et comme c’est un mec talentueux, il a enregistré celles-ci en une prise ! C’est quelqu’un qui ne vient pas du tout du metal, qui n’a jamais écouté de metal de sa vie, mais qui a été très sensible à ce que nous lui avons fait écouter d’Angellore !

ANR : Cela doit faire plaisir d’avoir parmi son équipe un musicien comme Gunnar Ben, non ?

FB : Tellement (Rires) Une petite anecdote : je le connais depuis longtemps, comme tous les Skálmöld (NDA : Les membres du groupe de folk metal islandais Skálmöld) Nous nous étions rendus à Reykjavik avec ma femme en 2018, afin d’assister au concert symphonique de Skálmöld à la Harpa, qui est une magnifique salle à Reykjavik. Après ce concert, nous étions allés dans un bar en compagnie de quelques fans, qui savaient que le groupe allait également passer. On sentait une véritable excitation à leur arrivée, Gunnar s’assoie ostensiblement à côté de nous et me dit tout fort : « Alors François comment avance notre album ?!? » Bien sûr, les fans de Skálmöld ont été surpris par cette annonce, Gunnar faisait référence à l’album précédent d’Angellore. Sur celui-ci, il s’est vraiment prêté à l’exercice, avec grand plaisir. Il apparaît sur deux morceaux au lieu d’un seul précédemment. Il m’a envoyé un message pour me dire qu’il les trouvait poignants.

ANR : Il me semble probable que ses interventions sur ton album soient moins surproduites qu’elles ne le sont sur les albums de Skálmöld…

FB : Oui, je comprends (Rires) J’aime beaucoup Skálmöld, mais j’aime moins la prod’…

ANR : En revanche, les lieux de conception ne semblent pas tout à fait les mêmes que précédemment : il y a Vaison-la-Romaine (ton « Chez toi » où avaient été enregistrées les parties de piano de Rien ne devait mourir), mais également cette fois Bruxelles…

FB : C’était donc une nouvelle approche pour Angellore. De plus, Déhà est quelqu’un qui a l’habitude de bosser très vite, alors que nous, nous aimons prendre notre temps ! Il voulait mixer dès notre premier passage. Nous lui avons alors expliqué que nous savions ce que nous voulions atteindre, mais ne savions pas comment, et que cela passait nécessairement par de multiples tentatives, de multiples avancées sur le fond… Chaque détail de cet album a été choisi, sélectionné, avec une minutie extrême, et Déhà lui-même a reconnu que nous avions eu raison de temporiser…

ANR : Petit retour à la continuité : Rien ne devait mourir était formé de six morceaux, Nocturnes de cinq… La durée de vos compositions est à l’origine de ce nombre ramassé de pistes ?

FB : En fait, nous en avions six. La décision de n’en publier finalement que cinq a été prise à la dernière minute, et quand je dis « à la dernière minute » c’était lors du réveillon 2025-2026 ! Le sixième morceau a été retiré car il ne s’intégrait pas assez bien aux autres. C’était un morceau enregistré en français, que nous publierons un jour… Peut-être en 2031 si nous sommes rapides (Rires)

ANR : Un tempo lent, tantôt solennel, tantôt nostalgique et romantique, domine ce disque…

FB : Des adjectifs qui nous plaisent beaucoup. Nous sommes moins concentrés sur le style qu’auparavant, mais nous restons fermement ancrés dans le doom, les chapelles les plus romantiques du doom… Nous sommes biberonnés aux nineties, à Theater of Tragedy, My Dying Bride, nos héros sont Saturnus, Draconian, donc on reste dans la lenteur parce que c’est que nous plaît, c’est ce qui permet de prendre son temps, d’inviter à la rêverie… Nous faisons en sorte que nos morceaux ne soient jamais chiants, qu’il y ait toujours une surprise pour l’auditeur, mais nous tenons à conserver le tempo lent : même si cela pourra varier dans l’avenir, ce tempo restera une constante de l’univers d’Angellore.

ANR : L’approche de la musique traditionnelle européenne me semble, de même, omniprésente…

FB : C’est tout à fait possible, mais ce n’est pas forcément conscient. Il y a ce rythme de valse dans « Falling Birds », qui est très important, qui est à trois temps : cela évoquerait une boîte à musique, on y voit une petite ballerine, qui danse…

ANR : Une ritournelle…

FB : Tout à fait.

ANR : Je vois comme un parallélisme musical entre « Black Sun River » sur ce disque, et « Blood for Lavinia » sur le précédent, tous les deux très rock gothique…

FB : C’est vrai. Cela paraît étrange, mais Angellore a touché au metal gothique extrêmement tôt : quand nous avons enregistré notre première démo en 2007, notre deuxième morceau était entre guillemets « un tube de rock gothique ». Nous avons par la suite mis cette dimension gothique de côté, afin de privilégier le doom. Quand on a fait Rien ne devait mourir, nous avions ces trois morceaux, trois mastodontes, doom de durées étendues. Nous avons placé entre eux « Blood for Lavinia » afin d’aérer, une chanson très Moonspell, très Tiamat, des groupes que nous adorons. Vu qu’elle a été bien accueillie par notre auditoire, et que c’est un style que Rosarius compose très naturellement, nous avons donc décidé de réitérer avec « Black Sun River », mais sous une autre forme, en plus long…

ANR : En 2020, tu m’avais dit à propos de Rien ne devait mourir que : « Nous souhaitions à la base réaliser La litanie des cendres, part. 2, à savoir approfondir ce disque de 2015 »… J’ai le sentiment que Nocturnes serait un « Rien ne devait mourir II », l’approfondissement de celui-ci…

FB : (Rires)

ANR : Ce sentiment est produit (selon moi), par la forte identité artistique d’Angellore, mais aussi le fait que ces deux disques ont été conçus au cours de périodes parallèles…

FB : Je pense que Nocturnes est, comme son nom l’indique, plus triste que son prédécesseur. Il est empreint d’une lumière plus sombre. Il n’est pas doom d’un seul tenant, mais plus doom qu’Angellore ne l’a jamais été. Le final de « A Dormant Stream » tout comme celui de « Falling Birds » sont assez implacables, nous avons osé plus de lourdeur, une lourdeur plus appuyée, je pense que la production de Déhà n’y est pas pour rien non plus. Nous explorons de nouveaux territoires tout en nous inscrivant dans la continuité. Par exemple, la flûte et la guitare acoustique folk pendant plus d’une minute en ouverture de « Forsaken Fairytale » constitue une nouveauté. Le passage central symphonique, de même, d’« A Dormant Stream » nous a semblé audacieux, en tous cas pour moi.

ANR : Cet album est plus folk et moins black que Rien ne devait mourir

FB : Je pense…

ANR : Y aurait-il un rapport conceptuel entre ces deux intitulés (peut-être en termes de continuité) entre « Rien ne devait mourir » et « Nocturnes » ?

FB : Si oui, c’est inconscient. En tous cas, c’est celui des quatre qui a été le plus difficile à nommer… Il y avait une idée qui nous plaisait beaucoup, qui était : « Jamais ne vint l’aurore », mais qui n’a pas été retenue.

ANR : A l’intérieur de la version « physique » de Nocturnes, se trouve la reproduction d’un tableau intitulé « A Woman at the Fountain with Rising Moon », peint en 1866 par le symboliste allemand Ferdinand Knab… Pourquoi précisément ce tableau ?

FB : Le premier morceau que nous avons achevé pour cet album était « Falling Birds », pour moi, c’était LE gothique doom death ! C’est ma p’tite préférée ! C’est comme ça que je vois le genre. En l’écoutant, en me projetant dans ce morceau, je voyais le château en ruines, la nature, les statues, le crépuscule, et ce tableau de Knab, pour moi, aurait pu être la pochette de l’album !

ANR : Dans le dossier-presse de Nocturnes est indiqué « For fans of: Theatre Of Tragedy | Tristania | Empyrium | Draconian | Saturnus ». Il se trouve que Draconian publie après-demain 8 mai leur nouvel album, In Somnolent Ruin : l’as-tu écouté, toi qui es également journaliste ?

FB : Oui ! Je l’ai écouté, j’adore, c’est trop beau ! Le seul truc, qui me manque un peu par rapport à leurs débuts que j’aime tant, est que maintenant leur musique se base beaucoup sur l’approche du son, ils créent des textures hyper rêveuses, géniales, ils créent des ambiances diaphanes magnifiques, j’adore tant l’ambiance que le son ; mais, en revanche, je regrette que cela manque un peu de mélodies fortes au niveau du chant et des solos, qui sont moins mémorables qu’avant. Sinon, le chanteur de Draconian est un grand fan d’Angellore, vraiment.

ANR : Quel est ton avis sur l’IA ?

FB : Je n’aime pas du tout, je déteste. En fait, j’exagère un peu : cela peut être un bon outil, mais je n’aime pas que cela supplante la créativité, ou que cela vienne remplacer ce qu’il y a de plus humain en nous.

ANR : Dans quel état d’esprit conseilles-tu d’écouter Nocturnes ?

FB : Les gens font comme ils veulent, comme ils peuvent, mais j’adorerais qu’ils l’écoutent d’un seul tenant, à un volume relativement élevé, et de nuit. Si l’on a un peu de nostalgie au cœur, ou qu’on ressent très vivement un besoin d’évasion, ce serait idéal. Parce que nous essayons de faire des morceaux très narratifs pour emmener l’auditeur ailleurs, et je pense que si l’auditeur a passé une journée un petit peu fatigante et a du vague à l’âme, les morceaux proposeront j’espère un apaisement et une immersion qui seront les bienvenus.

ANR : En définitive, si je te dis qu’Angellore serait un groupe d’ « esthètes pourvus d’un fond », que me réponds-tu ?

FB : Que c’est flatteur.

ANR : Les « esthètes » s’en tiennent à l’esthétisme. Vous, vous avez un fond…

FB : Oui, je pense. Rien n’est vain, et nous cherchons à exprimer, à raconter quelque chose. Donc, je pense que c’est vrai.

ANR : Autre chose, dans le même esprit : si j’avais chroniqué ce disque au lieu de réaliser une interview, j’aurais achevé ma chronique en écrivant : « Aujourd’hui, « les jeunes gens modernes » ce sont eux… »

FB : Cela m’évoque une chanson…

ANR : Tu sais, cette génération post-punk : Daho, Elli Medeiros, Lio, tous ces gens-là…

FB : J’aime bien ce qu’ils font. J’adore Elli et Jacno.

ANR : En revanche, nombre de protagonistes de cette mouvance détestaient Maiden, détestaient Judas Priest, prenaient les metalleux pour des beaufs, alors que vous, vous êtes absolument tout sauf des beaufs !

FB : Merci. Sans vouloir sonner prétentieux, je pense qu’Angellore peut toucher des gens à l’extérieur du « metal ». C’est juste, qu’en fait les archétypes ont la peau dure. Nous, nous aimons la nostalgie et le romantisme : les jeunes filles qui abandonnent leurs corps au crépuscule, les fontaines et leurs ruines, les vieux châteaux et la nature sauvage. De nombreuses personnes, comme nous, aiment cela mais n’auraient pas l’idée d’aller chercher cela dans du metal… Parmi notre public, nous connaissons des femmes, d’un certain âge et qui n’ont pas de culture metal, mais qui sont tombées éperdument amoureuses de notre musique. Nous sommes touchés, car nous sommes parvenus à toucher d’autres personnes, qui ne trouvent pas vraiment d’écho dans la proposition musicale contemporaine en général.

ANR : Au matin du 5 mai 2025, c’est-à-dire il y a pile un an, j’ai été appelé par Amélie Nothomb sur mon téléphone…

FB : Ah, j’adore Amélie Nothomb…

ANR : Je me suis aperçu par la suite que cette date coïncidait avec celle du 5 mai 1995, celle de son anesthésie (fictive) narrée dans son roman Péplum… Amicalement, tu t’étais alors réjoui à l’annonce de cette conversation téléphonique : qu’aurais-tu à nous dire sur Amélie Nothomb ?

FB : J’adore Amélie Nothomb : c’est mon écrivain contemporain préféré, j’ai tout lu d’elle, chacun de ses romans et parfois plusieurs fois, je l’ai interviewée par téléphone, je l’ai également rencontrée une fois, et c’était à chaque fois des moments super précieux ! Elle possède un style d’écriture très direct, avec un vocabulaire très riche à la fois.. J’apprécie ses thèmes de prédilection : l’enfance, la nostalgie, les romans qui fonctionnent par dialogue, par épistolaire, son obsession pour le Japon, le meurtre, la perte de l’innocence, que des choses qui me parlent ! J’apprécie aussi beaucoup le lien qu’elle entretient avec ses lecteurs, elle est fascinante ! Je pense malheureusement que notre style de metal n’est pas là où va sa préférence : elle aime Tool, les choses comme cela un peu plus arides et un peu plus directes… Quelque chose de romantique comme Angellore ne semble pas l’attirer spécialement. Si elle écoutait « Falling Birds », j’en serais très heureux… J’adore Amélie, humainement et pour son écriture !

ANR : Littérature toujours : le critique littéraire et linguiste français Gilles Philippe, écrivit à propos de Marguerite Duras que l’œuvre de celle-ci « se déploie au long du demi-siècle qui prend pied dans le second conflit mondial (…) elle illustre ce moment où la littérature a cessé de se confondre avec elle-même pour devenir parfois cinématographique », ajoutant : « Elle crut en effet un temps que le cinéma pouvait, mieux que le texte, rendre compte du monde tel qu’il nous apparaît ». L’approche cinématique est en cette décennie omniprésente dans la plupart des sous-genres qui composent le genre « metal » (sauf dans le stoner) : quel est ton point de vue quant au rapport entre cinéma et musiques metal ?

FB : Personnellement j’attends de la musique une évasion : c’est mon critère numéro un quand j’écoute de la musique, qu’il s’agisse de metal ou non, de heavy, de doom, de black… En cela, je recherche effectivement quelque chose de très cinématographique, j’ai envie d’être immergé dans un monde différent. On a une obsession narrative, et il faut savoir que Rosarius est écrivain, et que son écrivain préféré est Marguerite Duras. C’est assez étonnant, et assez fort, que tu parles de cela, parce qu’elle lui a appris le silence et une manière d’écrire. Sur cet album, nous avions envie d’un peu plus de silence. Ce n’est pas pour rien, par exemple, que sur « Falling Birds » les nappes de clavier se taisent de temps en temps…

ANR : Tu as juste un peu de black…

FB : Sur « Martyrium ». Cela provoque comme une sorte de vertige, c’est un peu « Cradle of Filthien »…

ANR : Une ultime question : sur ton Facebook, tu es heureux d’apparaître photographié il y a quelques années avec Gene Simmons de KISS : quel serait la relation artistique entre la tête-pensante d’Angellore et celle de KISS ?

FB : (Rires) Il faut savoir que KISS est plus sombre que les gens ne s’imaginent. C’est le groupe qui m’a fait découvrir la musique au sens large du terme quand j’étais tout petit, puisque je suis né en 1987 et mes grandes-sœurs ont acheté Crazy Nights à sa sortie la même année, donc à deux ans, je chantais déjà du KISS ! Quand j’écoute « Strange Ways », j’y vois les prémices du doom, un doom certes différent de celui de Black Sabbath : un peu plus sale, un peu plus « sludge » dans l’esprit, mais du doom quand-même…

ANR : « God of Thunder »…

FB : « God of Thunder » avec sa lenteur, et plus tard des trucs comme « Creatures of the Night » ou « Revenge », qui sont empreints de lourdeur et puis d’une certaine mélancolie, un morceau comme « I Still Love You » est très mélancolique ! Je ne créé pas de lien direct entre KISS et Angellore. En revanche, il y a des choses très précises que j’ai captées chez KISS, et que je garde en moi…

ANR : Quel est ton groupe préféré ?

FB : La vérité est qu’il y a au moins quatre réponses à cette question. KISS a fait naître en moi la passion pour la musique. Empyrium a totalement modifié ma conception de la musique : après avoir écouté Empyrium, je me suis dit que je ne ferai plus jamais la même musique. Saturnus, en troisième lieu, est le groupe qui m’a permis de rencontrer Rosarius, et par extension de fonder Angellore. Je citerai enfin Hällas, le groupe de rock prog’ suédois, car je ne les ai découverts qu’en 2017, et je ne pensais pas qu’à l’âge adulte, je pourrais devenir autant fanatique d’un groupe !

 

 

Photos par Catherine Do.

Merci au Botzaris Café pour les lieux et l’accueil !

 

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