Auteur : Melissa Auf Der Maur
Titre : Even The Good Girls Will Cry
Éditeur : Atlantic Books London
Sortie : 19 mars 2026
Note : 18/20
« Courtney n’a pas tardé à mobiliser l’attention en coulisses puis elle est montée sur scène. Hébétée. Amère. Mauvaise. Plus croassante que menaçante. Jouant la martyre. S’apitoyant sur son sort. Pas même foutue de se souvenir du nom de sa nouvelle bassiste (Melissa Auf Der Maur, une canadienne, 22 piges au compteur, transfuge des obscurs Tinker) ». C’est par ces maigrelettes lignes, imprimées noir sur papier jaunâtre, que le public français a eu connaissance de l’existence de l’autrice de l’ouvrage présentement chroniqué (Rock & Folk, octobre 1994, p. 8). Quarante-sept mois plus tard, force est de constater que la donne et le ton ont changé : Hole est désormais en couverture du mensuel de référence. Une magnifique photo de l’ex-impétrante et de son apaisée patronne, désormais alter-ego ; un cliché des plus glamours, à faire passer la Stevie Nicks de 1977 pour Marie-Pierre Casey en 1981, avec écrit en bleu dessous « Courtney et Melissa présentent leur collection d’automne ». En page 64 de ce numéro de septembre 1998, l’ex-furie atrabilaire et infréquentable laisse celle qui est devenue son bras-droit et repère de stabilité répondre à sa place aux questions de Manœuvre : « Melissa, dis-leur, toi. Tu parles leur langue, non ? » Cette fulgurante mais logique ascension n’avait à l’époque, échappé à aucun observateur. Comment cela fut-il rendu possible ? La réponse se niche en filigrane dans Even The Good Girls Will Cry, l’autobiographie de Melisssa Auf Der Maur.
Au centre de la page qui précède le sommaire, trois phrases ont été inscrites par la native de 1972, ces sentences que l’on pourrait presque qualifier de « millénaristes », sont solennellement mises en exergue blanc sur noir : « The turn of a millennium rarely happens in a lifetime. This is a story about the decade that defined me and my generation, 1991-2001. I would never wish for another time to come into my womanhood ». Cette annonce quasi-cinématique, à la présentation digne de Star Wars (dont Melissa est fan, tout comme elle est fan d’E.T.), relative à des faits et lieux bien réels, donne le la des 417 pages à venir. Celles-ci sont en effet divisées en trois « actes », sont subdivisées en 39 chapitres, introduites par une introduction (superbe ta redondance, continue mec…) et conclues par un épilogue (« afterwords »). De même, l’artiste a inséré telle une peintre trois « paysages de rêves » (« dreamscapes »), autant de « column Interludes », plus quelques papiers, classements, photos et tocades plus ou moins importants… Mais on ne trouve ni avant-propos ni préface de quiconque (d’ailleurs, qui pour les signer : Courtney Love ? Billy Corgan ? Depuis trois décennies déjà, Melissa est seule maîtresse à bord, donc autant poursuivre ainsi, et dispenser l’héroïne de tout satisfecit hiérarchique…)
« Through the Looking Glass » est l’intitulé de l’introduction, laquelle prend place… À Reading en fin d’après-midi du 26 août 1994 (la prestation narrée plus haut dans R&F). Une Courtney hors de tout contrôle claque alors la porte de sa loge mobile pleine de bordel à dentelles et de barres vegans, piquant une crise d’hystérie au milieu d’un chaos de froufrou et de panties en désordre : la nouvelle « boss » de la narratrice est présentement aux trois quarts nue, à la recherche d’un spray de couleur, tandis que soixante-cinq mille festivaliers émettent au-dehors un son inaudible proche de l’infernal… Hole qui vient d’embaucher la novice, doit jouer avant les lo-fis dépressifs et minimalistes de Pavement alors en vogue… On s’y croirait. Celle qui signe xMADMx dépeint une scène des plus apocalyptiques qui, je pense, ne pourrait plus véritablement connaître d’équivalence de nos jours. Il s’agit, surtout, de la première apparition sur scène de la veuve Cobain depuis le suicide de son époux, survenu le 5 avril 1994. La dernière date générationnelle de l’histoire du rock…
Ces instants, écrit-elle, changeront pour toujours l’existence de Melissa. Pourtant, la Montréalaise se sent quelque part étrangère à ce qu’elle est en train de vivre… La jeunesse, peut-on penser, mélangée à une certaine éthique antistar qui dominait alors… Le discret Nikon, qui pend au bout d’une ficelle enroulée à son poignet, lui permet de prendre les photos de ce qui est en train de se passer… À l’image d’un jeune Ribéry, bras-droit désigné mais en même temps spectateur de Zidane, douze années plus tard en Allemagne, la nouvelle bassiste contemple sa taulière, ainsi que le grandiloquent décorum, tout en faisant de réservés mais remarqués débuts… Avant de devenir au bout de deux ou trois encablures la sous-cheffe incontestée. Ses autres talents de narratrice, de témoin, d’archiviste (vous remarquerez que ce sont souvent les bassistes, à l’image de Bill Wyman ou Bruce Foxton chez les Jam, qui jouent ce rôle) prend quatre décennies plus tard son entière dimension. Reading n’était qu’une prolepse, une figure de style coutumière des autobiographies anglo-saxonnes (Billy Idol ou Scott Ian commencent les leurs via un procédé similaire). Passé cette mirifique introduction, Melissa Auf Der Maur reprend les choses là où elles ont réellement commencé : soit le Canada anglo-francophone de la fin des années soixante. Les premiers chapitres sont consacrés à sa mère, son père, Montréal (elle adore sa ville, c’en est littéralement symbiotique), sa préadolescence, la déferlante alternative et grunge des early 1990’s… La deuxième série évoque Hole : de la tournée en première partie de Nine Inch Nails à l’automne 1994, au déménagement pour Los Angeles deux années (de chaos intégral et permanent) plus tard. Le troisième acte commence fin 1996 pour s’achever le 11 septembre 2001. La Miss passera (presque) sous silence sa (pourtant méritoire) carrière solo, entamée en 2004 et close en 2011…
Sans surprise aucune, le style de la rousse diaphane est à son image : intelligent, raffiné, serti de références culturelles, amusant, précis. Difficile à traduire, sans en abîmer, voire dénaturer, le propos… Écrit dans un anglais lettré et coloré, cet ouvrage contribuera toutefois de façon plus substantielle au rayonnement de la francophonie que toutes les politiques chiraquiennes en ce sens : ce qui frappe, est que le mot « french » revient à chaque page ou presque dans le premier acte, et parfois à plusieurs reprises sur la même page… De façon révélatrice, le terme « fearless » (« sans peur ») revient lui aussi comme un mantra, notamment à propos de son ex-patronne… De même que le mot « chain-smoking » : comme un reliquat d’une époque révolue… Au fil de la lecture, la « nice girl from Hole » établit (ou rend simplement compte) d’une distinction culturelle intéressante : celle entre québécois et « french Canadian »… Notre amie sait, de plus, se montrer parfaitement honnête (« The seeds were being planted for me to become a queen of unrequited love as a way to avoid romantic relashionships », constate-t-elle à l’aube de son adolescence en page 48) ; et drôle à la fois (« I decide to cut my hair short in the back and on the sides, to allow a curly flop to fall over my left eye. I’ve been inspired by the Tears for Fears front men, whose album The Hurting holds my tortured soul », écrit-elle en page suivante). On ne peut, d’ailleurs, douter de l’honnêteté d’une femme qui a demandé à sa mère en 1984 de lui faire un mot d’excuse, afin de participer à un concours de sosies de Cindy Lauper dans le centre commercial…
Toute personne appartenant à la génération de Melissa se reconnaîtra aisément au sein de ce périple enchanté, passionné, primesautier (il n’y a nulle once de souffrance ni de prise de tête : l’intitulé peut d’ailleurs induire l’acquéreur en erreur !) mais lucide, mené à travers le dernier quart du vingtième siècle. Le fan qui a vécu (de plus ou moins loin) les faits relatés, se délectera de sa vision des choses (tiens, elle a écrit « Nulles Par Ailleurs » à la place de « Nulle par ailleurs », où Hole avait fait sensation au printemps 1995 – j’ai la VHS). L’un des points forts de cet ouvrage consiste à restituer à la perfection les atmosphères successivement traversées. Un témoignage malicieux, d’une richesse historique indéniable (rien que sa rencontre avec Hole à l’aéroport de Seattle en 1994 : « My descent down that escalator felt like it was happening in slow motion »)… En conclusion (conclusion envisagée avant même d’avoir autorisé le paiement de la chose sur Internet) : mon autobiographie préférée, avec celle de Rob Halford.







