Auteur : Sébastien Darchen
Titre : The Gun Club : L’épopée musicale de Jeffrey Lee Pierce
Éditeur : Camion Blanc
Sortie : 30 novembre 2024
Note : 18/20
« Il y a très longtemps au printemps de Bourges, je bossais pour la sécurité, j’étais au service d’ordre du Gun Club backstage. Y’avait trois mille personnes dans la salle, une gonzesse s’amène et me dit : « Je dois monter sur scène avec eux pendant le concert… » Cette nana, je l’avais repérée, genre un peu frimeuse, emmerdeuse… Et Jeffrey Lee Pierce m’avait dit : « Je veux personne, mais alors personne sur scène pendant le concert ! ». Je repousse la nana, qui me traite de petit con, me repousse… On en vient aux baffes. Et son mec se pointe et me dit : « Et moi, tu me pousses ? » J’étais vachement énervé, je lui dis : « Ouais ! » Le mec flippe : « Calme-toi, calme-toi ! ». Le groupe jouait déjà, l’enfer, voilà la nana qui me balance son pied dans les couilles ! « Ah tu veux voir le concert de près ? », je lui fais… Je la monte sur scène, et je la balance dans la batterie ! (rires) Elle me tape dessus, je lui fous un coup de poing, mon pote roadie se fait aligner par le mari furax, Jeffrey me cherche pour me tuer, la salle hurle, bref, c’est l’émeute… Je suis rentré à Paris au plus vite. Pendant des semaines, tout le monde me racontait l’histoire des deux gonzesses qui s’étaient battues sur scène pendant le concert de Gun Club à Bourges, j’osais pas leur dire, « Eh, une des gonzesses, c’était moi » (crise de rire) ». Cet émouvant témoignage du dessinateur Vuillemin (R&F n°283, février 1991) fut mon premier contact, tous supports et médias confondus, avec The Gun Club et son chanteur-guitariste Jeffrey Lee Pierce. C’était succinct, furtif, suranné… Cela n’a guère été source de plus de curiosité de ma part. Également, je me remémore ce blues torturé, écouté cinq années après : « Song for JLP », la treizième chanson et chanson « cachée » du 666.667 Club de Noir Désir… Idem.
The Gun Club : L’épopée musicale de Jeffrey Lee Pierce est venu pallier cette méconnaissance. Sébastien Darchen, l’auteur de cette vingtaine de chapitres (dont trois peuvent être considérés comme introductifs, et trois vers la fin comme purement thématiques : c’est dire la consistance réflexive), déplore d’emblée certaines incompréhensions dont l’inclassable Jeffrey Lee Pierce et son « Club de Tir » furent l’objet. Il prend comme illustration cette nécrologie parue dans Libération, laquelle « insiste sur les côtés négatifs, et ne met pas vraiment en valeur la richesse de la musique du groupe », de même que la qualité des paroles signées Pierce. Pourtant, comme le lui a rappelé la sculpturale (et légendaire) bassiste-chanteuse Patricia Morrison-Vanian au cours d’une entrevue accordée en 2024 : « Le Gun Club était reconnu et fêté en Europe (…) le groupe y était en vogue au milieu des années 1980. La France adorait le Gun Club ! » On recense une vingtaine de livres environ sur ce sujet culte, la plupart en langue anglaise. Sébastien Darchen cite d’ailleurs à plusieurs reprises le « bel essai » publié en 2013 par Marc Sastre. Peu de temps avant son trépas survenu à l’âge de trente-sept ans, « l’apatride » Pierce avait, de même, écrit son autobiographie : Go Tell the Mountain : the Stories and Lyrics of Jeffrey Lee Pierce, éditée post-mortem en 1998 grâce à l’opiniâtreté de sa sœur Jacqui et à l’appui d’Henry Rollins.
Je ne connaissais pas le Gun Club et son guitariste-chanteur, un groupe méconnu, marginal, niché quelque part entre blues traditionnel du Delta, musiques de la Louisiane et punk d’Hollywood (l’« hoodoobilly ») ; une formation limite informelle, délibérément confidentielle et intransigeante, mais ambitieuse artistiquement. Puriste d’une musique américaine authentique, compositeur lettré, désabusé mais lucide, Jeffrey Lee Pierce « n’a pas connu le succès commercial des groupes alternatifs américains arrivés environ une décennie plus tard, tels que Nirvana de Seattle, les Pixies de Boston ou les Red Hot Chili Peppers et Rage Against the Machine de Los Angeles. » J’avais donc tout à découvrir. La démarche de Sébastien Darchen se révèle « similaire à la reconstitution d’un puzzle » : « Partons de la musique, écoutons et imprégnons-nous de leur langage musical, regardons le look du groupe, l’attitude des musiciens, lisons et suivons leurs interviews, parcourons les critiques de leurs disques afin de comprendre leur message. Il est nécessaire de s’immerger dans leur monde pour comprendre l’univers que le groupe a voulu créer. Le Gun Club a modelé un monde particulier et cette biographie a pour but de l’expliciter. » La glaise de la banlieue californienne s’avère féconde.
Tout du long de cette belle biographie bithématique (l’homme, son groupe), le narratif laisse assez souvent place à l’analytique. L’enfance et l’adolescence de Pierce ne sont quasiment guère évoquées, à tout du moins par petites pincées de-ci de-là. Les faits et les musiques sont constamment mis à contribution, afin de nourrir l’analyse, afin d’être disséqués. Le Gun Club n’appartenait à aucune scène connue ni revendiquée. Son ascendance était originellement, outre la musique américaine primale, constituée des Ramones, de Blondie et des Cramps (Kid Congo Powers, le fidèle guitariste, a aussi égrené dans le mythique combo de Poison Ivy et Lux Interior) ; à ces influences viendront s’ajouter les Doors, Creedence, Television, Lou Reed, Bob Dylan puis Jimi Hendrix (sans oublier des accointances avec les insolites Cocteau Twins). À l’instar de Pierce, l’auteur possède lui-aussi une « large culture musicale » (ainsi qu’une solide culture tout court). Il établit des passerelles, avec la mouvance gothique ou la no wave new-yorkaise, par exemple. Il replace les choses dans leur contexte (tout en sachant que le leader du Gun Club se moquait éperdument des contextes, des tendances, voire de pratiquement tout ce que pouvaient produire ses contemporains). Il dresse de justes états des lieux, tel le marasme de la scène punk de L.A., moribonde lors de son engloutissement par le hardcore musculeux et stérile. A ce propos, le présent travail pourra être mis en relation chrono-historique avec d’autres travaux publiés aux éditions Camion Blanc : il viendrait, effectivement, s’intercaler entre Lexicon Devil : La vie aussi brève qu’intense de Darby Crash et The Germs (Brendan Mullen) en amont, et à Our Band Could Be Your Life : Scènes de l’underground indépendant américain 1981-1991 (Michael Azerrad) ainsi qu’à Sub Pop : Des losers à la conquête du monde (Jonathan Lopez) en aval… Enfin, l’approche latina (chicana) propre à Jeffrey Lee Pierce, de même que son attrait pour le genre urbain, ne sont aucunement jetés aux orties…
Ce dernier est parti les pieds devant du Gun Club, groupe devenu projet individuel. Il n’est donc guère surprenant que treize chapitres de ce livre soient indistinctement consacrés à cette histoire commune, entremêlée, et dépourvue de logique. Écrivant de temps en temps à la première personne du singulier, ayant semble-t-il tout lu sur le sujet, l’auteur truffe son récit de citations et de témoignages de personnes plus ou moins connues (comme le patron du magasin de disques parisien Monster Melodies). Au passage, j’ai un peu de mal avec celle du batteur Willie Love, lorsque celui-ci affirme « La photo de Jeffrey que j’ai faite a été prise sur un énorme ferry (de la taille d’un petit village) en route vers Helsinki depuis Malmö en Suède, au milieu des fjords norvégiens » : consultez donc une carte, il me semblerait qu’un schmilblick cloche géographiquement… Sébastien Darchen ne fera guère abstraction des mauvais côtés de l’artiste (bouffon harangeur et exécrable, despote en studio et sur scène, épuisant pas moins de vingt-cinq musiciens en quinze ans, autodestructeur indécrottable et cirrhosé, jeteur de sorts vaudous…)
Il nous narrera, tour à tour : la rencontre entre Pierce et Kid Congo, à l’occasion d’une prestation de Pere Ubu au Whiskey a Go Go un soir de 1979 ; l’accouchement « à la va-vite » de Miami (1983) à New-York ; la « rocambolesque » expédition australienne ; Stevie Nicks et dix-sept bouteilles de Bacardi lors de l’enregistrement de The Las Vegas Story (1984) ; la copieuse tournée européenne qui s’ensuit (avec La Souris Déglinguée en première partie parisienne, et Noir Désir en première partie bordelaise, après un festival à Rotterdam avec Bronsky Beat) ; le split de deux ans (1984-1986) ; le passage aux studios Hansa, en compagnie de Blixa Bargeld (Einstürzende Neubauten), pour Mother Juno (1987) ; la passion grandissante de Pierce pour le Vietnam et le Japon ; son errance souffreteuse dans une Tokyo incrédule voire hostile, épaulée par Johnny Depp ; l’anévrisme cérébral, le coma puis le trépas chez son père dans l’Utah, début 1996… Cinq anciens membres du Gun Club ont rendu possible, par leurs témoignages, la conception de ce précieux manuscrit. Mention spéciale par ailleurs aux photos en noir et blanc, et aux archives de choix, qui viennent cloisonner certains chapitres (particulièrement cette affiche du concert du 26 novembre 1987 à Morlaix, dédicacée par les quatre membres du groupe : Kid Congo s’y est fait disparaître au marqueur une de ses incisives, à l’ancienne…) En définitive, un sujet passionnant, défriché avec recul, exigence et culture, mis en valeur par une écriture impeccable, vivante et démonstrative.







