Auteur : Thierry Aznar
Titre : Grand Funk Railroad : Rock & Roll Soul for People
Éditeur : Camion Blanc
Sortie : 17 septembre 2025
Note : 17/20
« Déments, ces mecs ! Moi, en tant que teenager, je fumais des joints, je peux te dire que ça me rendait bastringue, Grand Funk ! » Stupéfiante révélation en page 20 du R&F d’octobre 1992 : dans sa jeunesse, Izzy Stradlin a écouté Grand Funk Railroad ! Une des interviews que j’ai préférées, d’un de mes guitaristes préférés, dans un de mes numéros préférés (Joey Ramone en couverture, avec dedans : Suicidal, REM, les Red Hot et les Who) de mon mensuel préféré… Mais cela ne m’a pas spécialement fait écouter Grand Funk à l’époque (celle-ci était déjà saturée d’albums majeurs…) Ce légendaire trio US devenu quatuor demeure, de toutes façons, largement méconnu au pays de Louis Bertignac. Léger coup d’œil dans le rétro BBR : Grand Funk n’a joué que trois fois en France (deux concerts à l’Olympia les 28 juin et 13 décembre, un autre au Palais des sports de Lyon du 16 décembre 1971). C’est pas bésef. Tant les critiques (cette paisible formation fut littéralement vilipendée par nos schmols, même si ce rejet élitiste ne fut guère l’apanage de la presse rock française) que les ventes (quasiment rien ici, ce qui est proprement sidérant pour un groupe ayant vendu douze millions d’albums aux USA), n’ont aucunement été propices à une love story entre cet « American Band » autoproclamé et l’Hexagone pompidolien.
Cinq ou six décennies plus tard, Thierry Aznar et les éditions Camion Blanc viennent dessiller nos yeux de français sur ces prophètes en leur pays. Quoique « Même aux États-Unis, la production littéraire à son sujet est quasi nulle : un vide éditorial étonnant, compte tenu de son succès et de sa popularité dans ce pays durant la première moitié des années 1970. » Nous le savons, les bons auteurs rock ont ceci de commun avec la nature de détester le vide… Auteur de De New York groove à Detroit rock city : Kiss 1972 – 1975, les années de galère (2018), puis de La musique noire n’existe pas, la musique blanche non plus (2024), le finaud Aznar scinde sa démonstration de 284 pages en trois parties ordonnées de façon lineupo-chronologique (les intitulés sont inspirés du nom d’une compilation) : « 1969 – 1972 – Mark, Don, Mel & Terry » ; « 1973 – 1976 – Mark, Don, Mel & Craig » ; « 1977- 2025 ». La carrière de Grand Funk s’étalant pour l’essentiel de 1969 à 1976, l’on subodore d’emblée que la troisième partie (deux albums mal accueillis) s’annonce moins trépidante que ses devancières…
Une des idées-forces de cet ouvrage se nicherait dans sa couverture : conçue par Guillaume Rey, il s’agit d’une tête de flipper, représentant naïvement les trois principaux membres (Mark Farner, Don Brewer et Mel Schacher). Thierry Aznar expliquera ce choix dans les remerciements : « La sociologie des publics est sensiblement la même pour les flippers et pour Grand Funk Railroad : adolescents et jeunes adultes issus des classes populaires. Le parallèle entre l’histoire du groupe et celle de ces machines me semble intéressant à tracer : les deux connaissent une période faste durant les années 1970 avant d’être ringardisés durant les années 1980, au profit de nouveaux groupes dans le cas de Grand Funk Railroad et des jeux d’arcade dans celui du flipper. C’est pourquoi j’ai voulu cette illustration de couverture pour ce livre. »
À elle seule, l’introduction constitue un véritable mastodonte, composé de huit sous-parties (je n’avais jamais vu ça, tout en sachant que l’auteur a isolé en tout quarante et une sous-parties !), où l’approche socioculturelle est prédominante. En effet, à l’instar de Slade et des premiers skinheads en Grande Bretagne, Grand Funk Railroad apparaît quelques mois avant Altamont, et « se positionne alors comme une alternative au rock psychédélique, séduisant une jeunesse ouvrière des zones rurales délaissées par les élites culturelles (…) Il incarne une forme de rock ouvrier, sans prétention, qui parle directement au vécu quotidien de son public. » Par endroits, ce livre s’apparente à un plaidoyer sincère en faveur d’un combo populaire (« for People »), mais méprisé et in fine quasiment rayé de l’histoire officielle. Cet ouvrage étant garni de citations opportunes, l’on y découvre (avec une gourmande stupéfaction) que Lester Bangs en personne était venu défendre, dans le Rolling Stone daté du 10 juin 1971, l’authenticité de ces tribuns de la Plèbe (quel talent !) De même, Thierry Aznar consacre à la fin de son livre une sous-partie aux liens entre Grand Funk et ses pairs (« Grand Funk Railroad & Co »), et une autre à sa descendance (« Grand Funk Railroad : influence et héritage » : y figurent nos Martin Circus nationaux !) Symbole musical de la jeunesse du Midwest 70’s, saviez-vous également que Grand Funk fut le groupe préféré d’Homer Simpson (épisode 24, saison 7, « Homerpalooza » / « Homer le rocker ») ?
Bien que les récits discordent, trois natifs de Flint (cité industrielle automobile du Michigan, située à une soixantaine de miles de Détroit : vallée ô combien fertile du rock US à la charnière des années 1960 / 1970) unissent leurs forces afin de former un power trio (sur le modèle de Cream, du Jimi Hendrix Experience ou de Blue Cheer), nomment celui-ci en référence à la ligne de chemin de fer Grand Trunk Railway (laquelle traverse quatre états du nord-est des USA : les trois autres étant l’Ohio, l’Indiana et l’Illinois), puis signent illico (« aussi sec », aurait déclaré Georges Géret !) chez Capitol le 4 juin 1969… C’est ainsi que commence l’histoire de ces humbles stars, amateurs de cowbell, de brûlants solos post-woodstockiens sur guitare Messenger, et de cris de mouettes…
Thierry Aznar maîtrise le narratif biographique aussi bien que l’analytique savant. Le second reprendra à intervalles réguliers la main sur le premier, lorsque par exemple seront évoquées les « Mutations de la scène rock de la fin des années 1970 », ou « Grand Funk Railroad & Van Halen : 1970 /1980, nouvel ordre mondial du rock » ; mais surtout, à chaque sortie d’album (au total, une quinzaine de sous-parties : albums solos et projets collectifs inclus). LP ipso facto chroniqué avec voracité (piste après piste, suivi d’un diagnostic global), intégrant souhaits, voire regrets ou (justes et méritées) remontrances. L’auteur s’avère un orfèvre de la formule qui fait mouche.
Sans plus de détails (car Grand Funk Railroad : Rock & Roll Soul for People est fait pour être lu, découvert, dégusté), je vous propose un dropped quote brut de décoffrage, une petite sélection de lecteur digeste : « Totalement inconnu la veille, le groupe active le bouche-à-oreille et devient rapidement la sensation rock du moment » ; « un nouveau groupe au potentiel terriblement excitant et au style musical hard rock / heavy blues que l’on peut qualifier de naïf mais aussi jouissif » ; « Peter Grant, manageur charismatique et emblématique de Led Zeppelin, fulmine. Il insiste pour que Grand Funk Railroad quitte la scène immédiatement » ; « Durant l’année 1970, Grand Funk Railroad passe près de 300 jours sur les routes et donne 125 concerts » ; « Capitol Records, dévoile un énorme panneau d’affichage dans le quartier de Times Square » ; « capable de remplir en un temps record n’importe quelle salle de concert ou stade dans le pays » ; « la tournée est suivie et filmée par les frères David et Albert Maysles » ; « Femme d’influence, elle fait profiter le groupe de son carnet d’adresses et, ce faisant, lui redonne de la crédibilité » ; « Le résultat est à la hauteur de ses espérances avec ce premier #1 » ; « La baisse de popularité amorcée avec le disque précédent, Caught in the Act, se confirme » ; « les fins musiciens qu’ils sont devenus indiffèrent » ; « un onzième album studio chez MCA Records, produit par nul autre que Frank Zappa ! » ; « La musique, plus qu’un simple divertissement, est le reflet d’un monde en constante évolution. Grand Funk Railroad, malgré son succès passé, en est une des illustrations les plus parlantes. Pour toutes ces raisons, Grand Funk Railroad ne passe pas le cap de l’année 1976 » ; « Malgré tout, le groupe tente un retour sur la scène rock au début des années 1980 » ; « une influence majeure sur les scènes rock de Seattle et stoner rock qui connaissent un énorme succès au début des années 1990 (…) Les succès des jeunes musiciens qu’ils ont influencés permettent à Grand Funk Railroad de revenir sur le devant de la scène. »
La boucle est bouclée (avec l’entame de ma chro’). Captivant. Enfin, mon amie (et, quand elle le peut, correctrice) Angélique Merklen, est remerciée en ultime page, « pour son travail minutieux de relecture et ses ultimes corrections. » Bref, le premier, et très probablement l’unique (l’avenir seul nous le dira), grand (excellent) livre en français à propos de ce grand groupe.







