Elle portait du Chanel N° 5
Art’N’Roll : Merci de me recevoir ! Ton ouvrage Motörhead In and Out : Entre autres histoires d’une vie exubérante, est paru en avril 2025 aux éditions Hors Collection ; ce livre revêt deux dimensions, comme le suggère son intitulé : le parcours de la vie d’un rockeur anglais à travers la seconde moitié du XXe siècle, et au milieu l’année ou plutôt les deux années (1974-1975), que tu as passées en compagnie de Lemmy au moment de la création de Motörhead… On a coutume de dire que tu es le « premier batteur » : tu es aussi le « cofondateur »…
Lucas Fox (Batteur, ex-Motörhead) : C’est ça, nous n’étions que deux…
ANR : D’emblée, deux aspects de ce livre interpellent le lecteur : le premier est le nombre de détails et leur précision, j’ai rarement vu cela dans une autobiographie, surtout au su de ton état physique et psychique à cette époque…
LF : (Rires) La remise en ordre de mes souvenirs a probablement commencé quand une femme, une inconnue, est passée devant moi lors du concert de Motörhead au Zénith en 2014… Elle portait du Chanel N° 5… Le parfum que portait ma Mère… J’étais très attaché à ma Mère, le flashback que j’ai eu fut très puissant… Tout d’un coup, j’ai sept ans, et je regarde ma Mère, elle porte une robe de bal, mon Père est juste derrière, il y a un sofa à gauche, un sofa à droite, des grandes fenêtres comme quand j’étais petit, la télé en bakélite, la table basse avec leurs clopes dessus, le cendrier plein de mégots et leurs gin tonics, je vois comme un hologramme : c’est « Madeleine de Proust » ! C’est à ce moment précis que j’ai pris la décision d’écrire pour de bon mes mémoires. Cela m’a pris six ans. J’ai alors interviewé cinquante personnes, certaines que j’avais comme contacts sur Facebook, notamment Steve Gilmore qui était l’assistant du premier manager de Motörhead, et qui était présent lors de notre première répétition…
J’ai renoué des contacts. Cela m’a donné à chaque fois un angle caméra différent. Une interview me prenait entre dix et vingt heures chacune, c’était très-très fastidieux… J’ai commencé ce travail à la fin de l’année 2014, quand je suis revenu d’avoir vu Lemmy pour la dernière fois, j’avais déménagé pour Paris en 1989 et lui à Los Angeles en 1990, jusque là nous nous voyions régulièrement, toujours dans les mêmes pubs… Le fait de le revoir, peut-être pour la dernière fois, m’a secoué émotionnellement, une fois revenu chez moi, la totalité de la mémoire a commencé à remonter à la surface, des flashbacks monstrueux de Portobello Road et tout ça… J’ai commencé par écrire une phrase par flashback, ce qui m’a fait « tout ça » (NDA : il désigne une cinquantaine de cartons punaisés dans l’escalier de sa demeure, reliés entre eux par des flèches, et écrits en lettres gothiques) Une phrase par flashback a fait grosso modo les têtes de chapitres… Une fois que j’ai enclenché les interviews, il m’a fallu six ans pour finaliser : de deux heures de l’après-midi à quatre heures du matin tous les jours…
ANR : C’est cette invitation au Zénith de 2014 qui t’as donné l’envie d’écrire ce livre ?
LF : C’est ça… C’était la première fois que je regardais en arrière… Motörhead c’était super bla-bla, c’était intense, les amphétamines m’ont eu (Rires) Right ?!? Dix-huit mois de Lemmy, dix-huit mois d’amphétamines, c’est du lourd ! Donc, le « détail », c’est une question de ce que j’appellerais des « capsules-mémoires », que d’après moi tout le monde a, et de trouver la clef pour rentrer dedans. Je ne sais pas si tu te souviens, il y a un chapitre sur un squat, qui était également un point de deal : on va avec Lemmy y acheter des trucs…. Je me suis demandé comment trouver la clef pour retrouver les bonnes informations de cette capsule-là… Je me suis dit : « Patchouli », l’huile de patchouli était alors partout…
ANR : Chanel N° 5, le patchouli, c’est très olfactif comme mémoire…
LF : Philippe Manœuvre a essayé de me piéger là-dessus, sous-entendu avec la vieille blague : « Si tu t’en souviens, tu n’y étais pas…. »
ANR : Oui, j’y ai pensé figure-toi : c’est d’ailleurs une des phrases qu’on attribue traditionnellement à Lemmy…
LF : Je me souviens de quasiment tous les « gros sujets » dont on a parlé à cette époque avec lui… La façon était de comment ressortir toutes ces discussions ?
ANR : Qu’on soit défoncé avec quelqu’un, et que l’on ne s’en souvienne pas, parce que les sujets ne sont pas forcément intéressants, est une chose : en l’occurrence, quand tu causes avec Lemmy, tu causes de l’histoire, des uniformes, de tel ou tel groupe, par exemple les Birds le soir où vous vous rencontrez…
LF : Ronnie Wood…
ANR : Ron Wood… Ce sont des choses sur lesquelles vous êtes en osmose : même défoncés, on s’en souvient cinquante ans après…
LF : Absolument. Mais même l’histoire des amphétamines… Je ne sais pas si tu connais le Pervitine ?
ANR : Non.
LF : Amphétamine allemande de la Seconde guerre mondiale, Blitzkrieg pour te donner des mots-clefs…
ANR : Ah oui, je vois tout à fait, tu en parles dans ton livre…
LF : Cette amphétamine rend les esprits malléables, elles n’effacent pas les données mais les enfouissent, elles sont accessibles avec les bonnes clefs, en tous cas, c’est ce que j’ai trouvé avec moi… J’ajoute que je suis asthmatique depuis mon enfance, tu as vu, je prends de la Ventoline : j’ai eu un cerveau mal oxygéné, la différence entre mon inconscient et mon subconscient est très faible, ce qui fait que j’arrive assez facilement à fouiller dedans pour retrouver mes souvenirs…
On a chanté « La Marseillaise »
ANR : Le second aspect de ton livre va de pair avec le premier : c’est la richesse, la pureté de ton français, en définitive, de par la précision et le style, ce n’est pas une autobiographie « à l’anglo-saxonne »… Ton style est tellement français que tu écris en page 32 : « Au moment où Pica fait son entrée dans ma vie, ma sœur et moi trainons avec les jeunes des cités HLM de Chiswick dans la MJC du coin », alors que ces deux acronymes n’existent pas en Grande-Bretagne… C’est « Council Housing » ou « Public Housing » pour l’un, et…
LF : « Youth Club ». J’aurais pu insérer une note de bas de page pour « Youth Club = MJC en Angleterre », j’avais le choix, mais cela m’aurait fait trop de notes et bas de page, et « MJC » est plus facile, tout le monde sait…
ANR : T’aurais été en Belgique, t’aurais écrit « HBM »…
LF : (Sourire) Par exemple !
ANR : Autre petite caractéristique peu banale : le seul protagoniste purement « animal » de ton récit est Pica, dont on vient de parler à l’instant… Un oiseau… Il n’y a pas de chien, il n’y a pas de chien, ou de loup comme tu as en bague…
LF : (Sourire) C’est un « fox ».
ANR : J’ai compris !
LF : Right ?!? Mon « logo »… Pica, parce que j’étais mortellement allergique aux chats, aux chiens, aux chevaux, et à l’œuf… J’ai commencé la vie avec un chat, et un chien, qui très vite ont dus être barrés de la maison, Copper qui m’a aidé à marcher, et Ming qui était un petit chat noir, adorable, mais un peu cinglé…
ANR : Tu as rencontré le général de Gaulle ?
LF : Yeah ! Et on a chanté « La Marseillaise » avec lui au Royal Albert Hall…
ANR : Tu as également rencontré les Beatles…
LF : Ah ouais ! J’ai passé la journée avec eux, plusieurs fois… Ringo et Charlie, des Stones, je les ai rencontrés quand j’avais neuf ans, pour mes premières paires de baguettes, après cela, j’ai rencontré les Beatles à douze ans sur le tournage du film Help!… Et après cela, j’ai signé chez Ringo Records, quand j’étais dans White Lightning… Je n’ai pas « connu » Ringo, j’ai « rencontré » Ringo trois fois : « connu » c’est un bien grand mot, je fais gaffe avec mon français, hein ?!?
ANR : Le soir de votre « rencontre », tu raccompagnes Lemmy dans ta fourgonnette 4L blanche achetée d’occase à l’automne 1973, et surnommée « The Fridge », en écoutant Billion Dollar Babies : pourquoi donc un véhicule de marque Renault ? J’imagine que cela devait être rarissime dans le Londres des années 70, pour un jeune Anglais…
LF : Il y en avait très peu, notamment blanche, en effet… La fourgonnette était parfaite pour tenir la batterie ! En faisant tous les « seconde main », je suis tombé sur cette 4L quasiment neuve, hein ?!? Idéal ! En plus, en retournant le tapis de batterie, de caoutchouc noir, on ne voyait rien de l’extérieur… C’était assez astucieux !
ANR : Les vingt-et-un an qui précèdent ce moment-clef de ta vie sont également très détaillés : on ne s’ennuie à aucun moment, c’est même un précieux témoignage sur le swinging London…
LF : Oh Yeah !
ANR : Voire l’histoire anglaise du XXe siècle, puisque tu remontes jusqu’à la naissance de ton père en juillet 1914…
LF : Pour moi, c’était histoire d’expliquer le « character » tel qu’il est : les deux parents, plus le lycée français de Londres, plus les expériences de la famille, mes grands-parents là-haut à droite (NDA : montre des photos en noir blanc sur le mur près de l’escalier)
ANR : Oui, j’avais vu.
LF : Qui étaient missionnaires… Mon oncle qui était espion en 1936 : tout ça m’a donné la passion de l’histoire, la même passion que celle de Lemmy, mais d’une manière différente… Nos passions de l’histoire étaient tellement développées, qui nous avions au moins un atome crochu là-dessus… De plus, avec une éducation française, j’avais un regard différent sur l’histoire britannique… Un regard différent sur les colonies… C’est aussi cela « qui a fait que », tu vois ce que je veux dire ?!?
ANR : Complétement. Tu tiens, de même, à narrer en parallèle au tien, le parcours de Lemmy à travers les années 60, alors que vous ne vous connaissiez pas encore : ce qui frappe, c’est que l’un vit sa jeunesse en plein Londres, tandis que le second écume le Nord de l’Angleterre, puis l’Europe jusqu’en ex-Yougoslavie…
LF : J’ai interviewé le chanteur des Rocking Vicars, j’ai interviewé le guitariste qui l’a remplacé, j’ai eu donc quelques « pépites » de leur part…
Comme un vieux couple…
ANR : Dans ce récit, les femmes occupent une place de choix, non ?
LF : Oui.
ANR : Jusqu’à ta rencontre avec Lemmy, le « sparring partner » est systématiquement une femme…
LF : Ouais. Bah aussi parce que j’étais handicapé enfant, donc impossible que je traîne avec les autres garçons, pas de foot, pas de rugby, un peu d’escrime et de cheval avec mon Père, mais grosso modo, je n’avais pas la même attitude que les autres garçons… Ma Mère, déjà, était spirituelle, comme moi… Elle religieuse, moi pas religieux… Mon Père agnostique, pas athée, parce qu’il a vu tellement de bizarreries en Inde, qu’il lui était impossible d’être athée, cela créait comme une « rivalry » à l’intérieur de la famille, avec ma Sœur et mon Père d’un côté, ma Mère et moi de l’autre… Cela m’a construit, cela m’a aidé également à traîner avec Lemmy, parce que lui aussi était solitaire, un vrai solitaire, il ne supportait pas trop de personnes autour de lui, sauf avec les femmes quand il était en public, en privé il lisait tout le temps… On traînait ensemble comme un vieux couple… Je ne l’emmerdais pas avec des piques constantes, comme la plupart des garçons font ! Surtout en Angleterre ! Parce que si tu ne peux pas survivre à des piques, tu ne peux pas survivre en Angleterre !
ANR : Tu es middle-class…
LF : Ahem : moitié ! Ma Mère, aristo sans un rond… La vieille blague c’est : « Aussi pauvre qu’une souris d’église », « Poor as a Church Mouse »… La souris d’église n’a pas de quoi becqueter parce que c’est dans une église ! Il n’y a même pas de cuisine ! De l’autre côté, mon Père, né dans la dèche, cockney, qui s’est reconstruit à travers son histoire, avec ses paranos de déserteur, qui sont restées dans ma famille… Pour moi, c’était important de montrer qui j’étais…
ANR : Les points-communs entre nos deux pays, et tu t’es parfaitement intégré à la société française : c’est un, l’existence d’une aristocratie, et deux, les principaux empires coloniaux du monde récent… Ce que tu me racontes, un aristo français aurait pu le vivre, de par ses antécédents familiaux, que ce soit officiers ou curés… Ce que tu racontes sur ton Père en Inde pourrait très bien chez nous être le témoignage d’un pied-noir en Afrique du Nord… L’existence d’une aristocratie, remplacée chez nous par une bourgeoisie vers 1789, et d’un empire colonial sont communs à nos deux pays, avec tout ce que cela peut induire comme souvenirs de famille…
LF : Exactement. Je pense que tu vois exactement comment j’ai fait le livre : en plongeant dans mon passé personnel, pour examiner comment je suis devenu comme je suis…
ANR : Avec une bonne culture, que beaucoup de rockers n’ont pas à ce niveau…
LF : Ouais.
ANR : En 1973, tu fais un petit passage par le glitter…
LF : Absolument. Plus qu’un « petit passage ». Un groupe formé, avec deux bassistes différents, un 45t et tout le bordel… Ils m’ont remplacé par Mike Underwood, qui était un batteur qui avait plus de renommée que moi, pour faire bouger le groupe…
ANR : Un mot sur ta rencontre nocturne avec Iggy Pop ?
LF : C’est mignon, c’était trop mignon… C’est un truc qui m’est revenu à travers les interviews… Nous revenions, Irene et moi, de soirée, et tout d’un coup, on retrouve un sac à patates accroché à un lampadaire. On regarde ce petit sac à patates et on se dit « C’est Iggy ! » (Rires)
ANR : On a parfois l’impression qu’à cette époque, il est naturel de rencontrer des gens connus dans Portobello Road, tout comme dans le reste de Londres… Je suppose que ce n’est plus le cas depuis au moins la fin de la Britpop…
LF : Certainement à l’époque. Et surtout avant que les Stones et les Beatles ne deviennent célèbres. On les voyait dans la rue. On supposait que c’était normal, car quand tu es môme, tu suppose que tout ce que tu vois est normal… Aussi, la manière de vivre était la même, les Beatles, les Stones, et toute la population…
ANR : Fish & Chips et compagnie…
LF : Et oui. Mais aussi vestimentaire. La manière de s’exprimer via les vêtements, qui étaient des années soixante et soixante-dix, avec le Camp qui annonce le glam rock…
Il s’endort sur la table
ANR : De la page 92 à la page 260, c’est le « récit dans le récit », « l’histoire dans l’histoire », puisque tu reviens au lendemain de ta rencontre avec Lemmy, jusqu’à ton départ de Motörhead… Motörhead In and Out : Entre autres histoires d’une vie exubérante faisant 384 pages, j’ai calculé, c’est donc presque la moitié de l’ouvrage qui est consacrée à la fondation de Motörhead… Ce double narratif était voulu ?
LF : Oui. Absolument. Un peu comme pour beaucoup de personnes pendant la guerre, c’était une des périodes les plus intenses de ma vie. Déjà, du fait qu’on était debout, éveillés, quarante-huit, soixante-douze heures par semaine… Après ça, on dormait (Rires) Dans l’intensité de l’histoire. Deuzio, parce que c’était ce que je voulais depuis l’âge de neuf ans, et tout d’un coup, c’est là ! J’avais participé à quatre-cinq groupes avant, petits en comparaison. Tout d’un coup, je traîne avec un mec qui est déjà une star, et je suis son p’tit bras droit, copain, tout ce que tu veux, on commence le groupe, et ma vie change radicalement du jour au lendemain… Avec des personnes dans le pub, qui m’ignoraient royalement jusque-là, qui tout d’un coup m’achetaient une pinte !
ANR : Il y a souvent une part d’identification lorsqu’on lit un livre… Je suis né un 27 juin 1975… Que s’est-il passé ce jour-là dans l’histoire de Motörhead ?
LF : Le 28 mai, c’est le commencement… Le 27 juin, c’est vraiment le début, où l’on est en pleine répétition…
ANR : C’est la deuxième répétition. Et c’est le jour où Lemmy s’endort sur la console…
LF : (Rires) Enfin… Où il y aurait eu une console… Il s’endort sur la table où il devait normalement y avoir une console, il n’y en avait pas…
ANR : Tu venais, le mois précédent, de trouver la calligraphie et le logo définitif du groupe…
LF : Parce que j’avais fait sept années d’allemand au lycée. Et que je trouvais inacceptable que Lemmy veuille mettre le tréma sur la première syllabe de « Mötorhead », parce que cela déforme la prononciation du « o »… Cela devient « Meutorhead »… A la base, en anglais, on prononce « moteur » comme le font les français… En plus, graphiquement, c’est parfait de mettre le tréma sur la deuxième syllabe… Mais, Lemmy qui était têtu, ne voulait pas en démordre : il m’a fallu piocher dans mes six mois de calligraphie…
ANR : En 1970…
LF : Absolument, j’ai pioché là-dedans, et j’ai fait « Motörhead » en gothique, j’ai posé cela sur la table, il a finalement plié, en rigolant !
ANR : Tu as évoqué les chevaux tout à l’heure… La scène avec le cheval est toute aussi intéressante : je ne savais pas que Lemmy était un bon cavalier, un motard probablement mais pas un bon cavalier…
LF : (NDA : Moue) Motard non. Cavalier oui. Non, non, il y a des photos de lui sur une moto, mais il n’a jamais eu le permis, il n’a jamais conduit ni bagnole ni moto… Mais, oui, toute son enfance, il a travaillé dans des écuries. Il adorait les chevaux. Il était très à l’aise sur un cheval, il avait l’air d’un sioux, il était relax, il épousait le cheval, il devenait le cheval !
ANR : En empruntant à vos groupes précédents, vous créez le premier répertoire de Motörhead… Un morceau comme « City Kids » sonne comme The Jam deux ans « auparavant »…
LF : Yeah.
ANR : Il n’y a que la prod’ qui diffère en fait…
LF : Yeah. Quelque part, The Jam ou The Clash, ou The Damned, étaient le trait d’union entre progressif et punk… Nous étions un garage band avec un gros son… Tu as écouté les bootlegs ?
ANR : J’ai réécouté On Parole aujourd’hui…
LF : Quelle version ? 2020 ?
ANR : Oui.
Les huissiers à huit heures du soir
ANR : Après ton départ de Motörhead, le 13 novembre 1975, tu essuies un certain nombre de déconvenues musicales tout du long de la fin des années 1970 : comment les expliques-tu ?
LF : Ahem… Pretenders ?
ANR : Non, pas Pretenders…
LF : Big Audio Dynamite ? C’était drôle pourtant…
ANR : Non plus, ça ce n’était pas une « déconvenue », dans la mesure où…
LF : J’étais incapable de jouer du reggae, j’adore le reggae, mais je ne m’étais jamais appliqué à jouer du reggae… Donc, ce n’était pas possible de jouer dans Big Audio Dynamite ! Quant à Warsaw Pakt, ce n’était pas une « déconvenue », c’était énorme, un énorme groupe live, première partie Siouxsie and the Banshees, le premier album « le plus rapide du monde », le travail d’arrangements par Andy Colquhoun le guitariste m’a formé à la production, tous mes gouts de producteur sont venus de là… Avec le recul, je constate que j’ai toujours été fasciné par la production, enfant, j’avais déjà apprécié le changement de son opéré par les Stones avec Between the Buttons et les Beatles avec Rubber Soul, et cette partie de ma vie est consacrée au travail en studio…
ANR : Quand je dis « déconvenue », c’est plus au sens « commercial »… « Populaire »…
LF : Ouais. Warsaw Pakt a bien marché, on a fait l’album en une nuit, en commençant avec les huissiers à huit heures du soir, et signant cinq mille disques avec Virgin à seize heures le lendemain, cela a braqué les maisons de disques qui ont dit « Non, on ne peut pas laisser faire, sinon tout le monde va vouloir le faire, et on ne pourra plus tenir les groupes… »
ANR : Avec les frais de studio, les avances…
LF : Si tous les punks et les new-wavers se mettaient à faire ça, comme les Damned auraient très bien pu faire, les maisons de disques mettaient la clef sous la porte… Donc, la nôtre a retiré la promo…
ANR : Tu travailles ensuite pour le MIDEM, en janvier 1986, en tant que régisseur, ce qui est plutôt gratifiant puisque rares sont les artistes qui réussissent dans l’organisationnel… Et tu vas côtoyer des figures de ce qu’on a alors appelé la « World Music » : Khaled et compagnie… Cette ouverture à d’autres horizons avait alors séduit bon nombre d’anciens rockeurs et d’anciens punks, soucieux de passer musicalement à autre chose…
LF : Déjà, nous étions dans le même quartier que les Jamaïcains : Bob Marley avait enregistré Exodus à Portobello… 2 Tone aussi, tout ce qui est 2 Tone, Selecter, tout ça : on avait des prédispositions pour la fusion, fusion non pas le terme de jazz, mais plutôt le côté « crossculturel », avec le reggae ou le raï avec Cheb Khaled…
ANR : D’ailleurs, tu dis encore « Cheb Khaled » et pas « Khaled », « Cheb veut dire « jeune » en arabe, et cela fait plus de trente ans qu’il n’est plus jeune…
LF : C’est ça. Yeah.
C’est ce que Lemmy aurait voulu
ANR : Les 25 et 26 juin 1985, tu es convié à la cultissime « Birthday Party », afin de commémorer les dix ans de Motörhead à l’Hammersmith Odeon de Londres : tu y joues de la stratocaster sur le classique « Motörhead », et tu y relates un bref moment de complicité avec Phil Campbell… Phil Campbell qui nous a quittés le 13 mars dernier… Un mot à propos de celui qui resta le plus longtemps dans Motörhead, après Lemmy ?
LF : Déjà, j’adorais son jeu de guitare. Je pense qu’il a réussi à changer à sa sauce les morceaux enregistrés par Philty et Fast Eddie Clarke, sans les dénaturer, ce qui n’est pas évident. Je l’ai rencontré une fois après 1985, avec ses Bastard Sons à Paris, et j’ai bien accroché avec Dane, le batteur, le fils batteur : il m’a ensuite fait un épisode génial sur son podcast.
ANR : Motörhead a connu des hauts et des bas, principalement dans les années 90, avant d’être remis en selle au milieu des années 2000… As-tu été étonné par la ferveur qui a suivi le trépas de Lemmy le 28 décembre 2015 ? Je pense notamment à l’érection de ces statues un peu partout, à l’image de celle, gigantesque, qui surplombe depuis 2016 le Hellfest…
LF : L’effet mondial à la mort de Lemmy m’a un peu surpris. J’ai apprécié le côté « Rosbeef » de ses funérailles, très décalé, avec son fils, qui faisait contraste avec le côté très larmoyant des amerloques : c’est précisément ce que Lemmy aurait voulu… Est-ce que j’ai été surpris ? « Yaein » en bon allemand : oui et non. Non, parce que tout le monde dans le business, de Dave Growl aux Pretenders, avait déjà cette admiration pour Lemmy, un mec super intelligent, pas toujours facile, avec une langue de vipère qui était capable de descendre une personne à cinquante pas, mais avec cette bonhomie et ce respect envers les fans… Il avait une mémoire d’éléphant, à chaque fois qu’il voyait un ou une fan, il se souvenait exactement ce qui s’était passé la fois précédente : « Ta maman était à l’hôpital, est-ce qu’elle va mieux ? » Un vrai humaniste. Il ne supportait pas les cons, et encore moins les racistes…
ANR : J’ai rencontré Lemmy vingt ans après toi, à la Loco un soir de février 1995… Je lui ai demandé s’il voulait que le DJ passe quelque chose qui lui plaise, il m’a sur-le-champ répondu « Put Some Rush »… Lui connaissais-tu ce penchant pour Rush, qui effectuait justement son envol vers 1975 ?
LF : Non. Pas à l’époque. Il ne l’avait pas à l’époque. Ça aurait été Lynyrd Skynyrd, plein d’autres groupes, mais pas Rush.
ANR : In fine, on peut affirmer que tu as été autant acteur qu’observateur de près de cinquante ans de l’histoire de la musique ?
LF : Ouais. Ouais. Cela va avec mon caractère, que les gens me fascinent, leurs histoires me fascinent, je suis autant féru des histoires avec un petit « h » que de l’histoire avec un grand « H »…
ANR : Ce je que te disais tout à l’heure : le « récit dans le récit », « l’histoire dans l’histoire »…
LF : C’est ça. Une journaliste de France info m’a surpris, presque piégé, en me demandant mes « influences littéraires »… Blanc. Parce que je ne suis pas comme ma Sœur, qui lisait trois bouquins par semaine… Tout de suite, j’ai sorti Le Grand Meaulnes, pour la description, que j’ai adorée, Flaubert aussi, pour les descriptions plus que pour les histoires, Camus, James Clavell pour Shogun… Ce que j’ai adoré dans Shogun, c’est que tu as quatre-cinq histoires qui sont en parallèle tout le long, quatre-cinq « characters » qui ont des histoires séparées qui se rejoignent… Ce narratif est celui que j’ai adopté pour mon bouquin : mon histoire et celle de Lemmy, qui sont séparées puis qui se rejoignent… Et après cela : Dickens. Je ne lui ai pas parlé de Shakespeare, mais j’adore toujours Shakespeare, et Dickens. Les descriptions de Dickens, notamment sur la puanteur, m’ont marqué, quelque part, je suis très cinématographique… Je réfléchis en termes d’angle « première caméra », « deuxième caméra », « l’histoire dans l’histoire », ce n’est pas facile à mettre en page… Les interviews que je donne m’aident pas mal en ce sens…
ANR : Il faut être technique. Et cela revient à ce que je te disais au début de cette interview : tu as un français qui te permets de faire du Marguerite Duras, à peu de choses près…
LF : (Rires) Merci !
Tu l’embrasse de ma part
ANR : En parlant de personnages, ma copine belge Anik De Prins m’a dit le plus grand bien de toi et de ce livre, un mot à son égard ?
LF : Anik. Oui, bien sûr, je connais Anik. C’est génial qu’elle soit une pote à toi. Tu l’embrasse de ma part, hein… Je l’ai vue au BIFFF (NDA : Brussels International Fantastic Film Festival) l’année dernière… T’as été au BIFF ?
ANR : Non.
LF : « Brussels International Fantastic Film Festival », festival de films d’horreur… Mais, parce que ce sont les Belges francophones, c’est à se pisser de rire tout le long ! Dix-douze jours de rigolade, en finissant avec « La nuit des vampires », avec tout le monde déguisé, avec des plaies béantes à travers la gueule, avec des haches enfoncées dans la tête (Rires) Des Morticia à la pelle, même des petits vieux qui se ramènent déguisés en indiens des années cinquante, avec des pistolets en plastique, des costumes en argent (Rires)
ANR : D’t’façons si la bédé belge est ce qu’elle est, c’est lié à leur caractère, à leur sens de l’humour, à leur autodérision, que les Français n’ont pas forcément…
LF : C’est très similaire aux Anglais avec leur Monty Python… Leur sens d’attaquer les politiciens depuis des siècles… Que tu trouves chez Shakespeare, mais que Molière ou Voltaire n’ont pas fait… Ce genre de quatrième ou cinquième degré… Tu retrouves quand-même cela chez certains comiques et dans la chanson française, Brassens…
ANR : Dutronc…
LF : Avec Boris Bergman, que j’ai rencontré récemment, et maintenant on va traîner ensemble…
ANR : Une chanson comme « Le roi de la fête » de Dutronc : on a la scène en tête, c’est très cinématique en fait…
LF : Ou « Il est cinq heures… » : énorme ! Et quand on commence à entrer dans la littérature française, il n’y a pas de problème : il y en a plein !
ANR : Quelle est la dernière personne célèbre que tu aies rencontrée ou côtoyée, ne serait-ce que par téléphone ?
LF : Christian de Gojira. On a passé une heure et demie, deux heures, ensemble au Hellfest. Sinon Sam et Frah de Shaka Ponk. Quand je lui ai dédicacé un exemplaire de mon livre, Christian était complétement ému…
ANR : C’est normal, nous sommes tous des fans…
LF : J’ai ensuite passé un moment très intense devant la statue de Lemmy. Toute l’équipe de GDP (NDA : Gérard Drouot Productions) a fait en sorte que je puisse être seul avec lui… Très émouvant. Quelques semaines auparavant, j’avais également vu la statue de Lemmy érigée à Burslem, sa ville natale, j’étais invité là-bas et j’avais joué avec Motörheadache, nom de groupe qu’on ne peut pas inventer (Rires)
Je n’ai pas de regrets
ANR : Il y a un an, tu entamais la promo française de Motörhead In and Out : Entre autres histoires d’une vie exubérante, tu étais entre autres chez Gibert le 28 juin 2025 : l’accueil des fans a-t-il été à la hauteur de tes espérances ?
LF : Bien au-delà. Bien au-delà. J’en avais fait imprimer 6 000, et nous sommes en réimpression. Ce qui est hallucinant, c’est d’une part, qu’il y a beaucoup de jeunes, fans de rock et de metal, et d’autre part, pas mal de gens qui n’ont rien à voir avec le rock ou le metal, et qui sont curieux des années 60… Tout a été créé « 60 – 70 » pour moi, après cela a explosé, prends le jeu de batterie de Philty, avec la double grosse caisse…
ANR : Tu en parles à plusieurs reprises dans ton livre, du concept de double grosse caisse de Philty, sans t’appesantir là-dessus, mais au moins à deux reprises…
LF : Enorme respect. Quand j’étais à Oslo en Norvège avec Mikkey Dee, je lui ai dit deux choses : d’abord, merci d’avoir accompagné Lemmy toutes ces années, de l’avoir épaulé solidement, deuxième chose, bravo pour la manière dont as repris le jeu de double grosse caisse de Philty, qui a marqué l’histoire du rock. Il y avait auparavant eu Keith Moon, Ginger Baker, il y avait eu Jon Hiseman, Simon King de Hawkwind…
ANR : Rush…
LF : Rush ! Absolument. Mais, en comparaison, personne n’a fait ce « tagadagadagadagada » comme un moteur ! Et qui était un accident ! Et qui était un accident ! Parce qu’« Overkill » a commencé avec Philty qui était seul dans la salle de répète, qui jouait des « tagadagadagadagada » afin de stabiliser sa batterie. Lemmy et Eddie sont arrivés, et lui ont demandé de continuer, ce qui a donné « Overkill » ! Ce qui a ensuite lancé toute cette vague de doubles grosses caisses…
ANR : Le soir du concert parisien de novembre 2014, tu savais que c’était la dernière fois que tu voyais Lemmy ?
LF : Oui.
ANR : Pour finir, nous sommes en pleine Coupe du Monde de football : suis-tu cet évènement ? Un pronostic, peut-être ?
LF : Non. Non. J’adore l’art parce que ce n’est pas compétitif. Les comparaisons « Qui est le meilleur batteur du monde » que Rolling Stone fait chaque année, « Le meilleur groupe du monde », ça me gonfle ! Parce que, pour moi, chaque musicien et chaque artiste, a sa propre bulle créative, et c’est ce que j’aime ! Inévitablement, parce que : mon handicap ! Même si l’on dit que cela rassemble les gens autour du ballon, cela met en compétition la moindre petite ville, et cela fait continuer certains problèmes ! Je préfère le rugby, dont l’esprit « Que le meilleur gagne » est quand-même plus sain. Quand il y a un France-Angleterre, on me demande toujours pour qui je suis, et réponds toujours : « Est-ce que tu me vois un drapeau français ou anglais de planté dans le cul ?!? Que le mailleur gagne !!! » Les guitaristes qui font du « trashing », cela ne m’intéresse pas : ce qui m’intéresse, c’est une slide comme celle de « Osez Joséphine » par exemple, ça, ça fiche la chair de poule, tout de suite ! Tout à l’heure, tu as évoqué le « manque de popularité » : cela ne m’a pas atteint car mon propos était ailleurs ; je suis content d’avoir pu faire ce que j’ai fait ! Parce qu’il n’y avait pas de succès, je n’ai jamais pu m’asseoir sur mon passé… Il me fallait gagner de l’argent (Rires) Donc j’ai fait beaucoup de choses différentes, et ça cela m’a plu ! La prise de risque, que ce soit avec James Brown, Al Jarreau, le Bicentenaire de la Révolution française ou avec Véronique Sanson, m’a toujours plu, j’ai toujours trouvé cela rock’n’roll ! Je me suis cassé la gueule plein de fois dans ma vie, mais je n’ai pas de regrets… Parce qu’au moins, j’ai essayé !
ANR : Merci Monsieur Lucas Fox !
LF : Take care Man !
Photos : Lucas Fox.








