Ballon rond et musiques fortes : dix rencontres

mercredi/10/06/2026
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Deux univers différents, diamétralement opposés. Deux polythéismes modernes, deux colosses dogmatiques qui ne tolèrent, par essence, nulle contradiction, infidélité ou coup de canif dans le contrat, de la part de leurs adeptes et acteurs. Exigeant tous deux une attention, voire une dévotion, totale, permanente et perpétuelle. Deux Sisyphe, deux fortes têtes qui n’entreront vraisemblablement jamais en collision, y compris dans les pires cauchemars de Marco Materazzi. Des mentalités, des looks et des pratiques a priori différents, rendant impossible toute entame de convergence… Et pourtant, n’en déplaise, d’une part aux forts en EPS imperméables à toute expression artistique, surtout si celle-ci s’avère cérébrale et / ou contestataire et, d’autre part, à un quarteron d’anti-foot primaires (ainsi qu’à leurs compagnons de route : rombières du rock, punks à chiens hémiplégiques, gate keepers, et assimilés…), ces deux religions profanes se sont bel et bien rencontrées, à dix reprises au minimum, et parfois même sur le territoire français… À l’heure où sonnent, comme toutes les quatre années, les mercantiles (et souvent niaises) cloches de la grand-messe universelle footbalistique (cette édition étant d’ailleurs, pour des raisons plus qu’évidentes, une des plus vilipendées depuis l’initiale, organisée en 1930 en Uruguay), nous nous sommes amusés à sélectionner pour vous les dix rencontres les plus mémorables, improbables et attachantes entre ces deux pôles antagonistes, une petite pincée de photos et de vidéos (bien souvent cultes) à l’appui… Dans ce contexte, on constate au passage que le maillot constituerait le signe d’appartenance le plus apparent, le plus prosélyte, à un des deux dogmes en question…

 

  1. Architects, 2024-2025

Ici, le numéro 10 ne désigne pas le meneur de jeu, mais plutôt celui qui figure en dernière position. Avec les honneurs toutefois. En effet, les jeunes metalcoreux (redondance) d’Architects représentent les derniers rejetons de la nation qui a inventé la discipline reine vers 1860 (et le rock quelque part finalement, un siècle plus tard…) L’amateur de sonorités métalliques contemporaines et de ballon rond n’aura guère loupé que, lors des récentes tournées mondiales des originaires de Brighton, le chanteur Sam Carter portait chaque soir le maillot du lieu où ils se produisaient. Dont celui de la France (NB : photo prise lors de leur passage du 10 mars 2025 au Zénith de Lille, par notre ami Moris DC), des USA ou de l’Allemagne. En signe d’amitié avec le public, de connivence ou de séduction, c’est selon. Pour des citoyens d’une nation qui, hors clubs, n’a rien gagné depuis 1966, c’est tout à fait remarquable de loyauté et de passion.

  1. Ozzy Osbourne, 2025

Nettement moins distingué, et sacrément plus opportuniste, très probablement une idée de la veuve du chanteur qui nous a quittés le 22 juillet 2025 : celle consistant à commercialiser (en édition limitée) de rutilants maillots de l’équipe d’Aston Villa aux couleurs d’Ozzy Osbourne (à moins que ce ne soit l’inverse), quelques semaines seulement avant la grand-messe définitive du 5 juillet au stade de Birmingham. Un coup purement commercial s’il en est, dénué de tout louable fondement. Pour information : Geezer Butler, le bassiste de Black Sabbath, communique depuis des lustres et de façon régulière sur les RS (souvent le samedi) sur sa passion sincère, désintéressée et authentique pour Aston Villa.

  1. Hellfest, 2019

Dans une veine parente, le FC Nantes a fait floquer, à partir de la saison 2019-2020, des maillots avec le logo du célèbre parc d’attractions de Clisson dessus. Ultra Vomit, les régionaux de l’étape (le chanteur-guitariste Nicolas Patra alias « Fetus » n’ayant jamais caché son assiduité pour le club de Coco Suaudeau, ainsi que la nécessité pour lui d’être abonné à Canal +), l’avaient à l’époque adopté, et participé de bon cœur à la vidéo promotionnelle. La collaboration entre les deux entités a depuis été renouvelée (maillots, écharpes, casquettes, t-shirts…), et un « Salon Hellfest » enchante même dorénavant les VIP du Stade de la Beaujoire (« D’une capacité de 90 personnes, la prestation réceptive est proposée en 3 temps (avant match, mi-temps, et après match), sur une base de cocktail dinatoire + champagne. Vous rejoignez vos places à proximité en tribune Présidentielle pour suivre la rencontre et partager l’ambiance du Stade » nous dit le site Internet du club ligérien). Pourquoi pas ? Cela mettra, je l’espère, un peu de baume au cœur des supporters des néo-relégués. J’ai pu observer, enfin, que nombre de festivaliers portaient, au cours des quatre derniers crus du Hellfest, des maillots du FC Nantes, sans pour autant se couvrir de ridicule…

  1. Slomosa, 2024

Bien plus dans l’esprit, et complètement WTF : Benjamin Berdous, le guitariste-chanteur des stoners norvégiens de Slomosa arbore, quand ça lui plaît (NB : dans la vidéo ci-dessous, au Rock in Bourlon 2024), un maillot blanc de l’équipe de France de l’Euro 2000 floqué « Marcel Desailly »… J’ai eu l’opportunité d’avoir en interview les trois autres membres du combo desert rock le plus excitant de la décennie, mais jamais le juvénile porteur du jersey scénique le plus décalé de l’histoire du rock : par voie de conséquence, je ne dispose d’aucune explication crédible ou de première main à vous donner quant au pourquoi de cet OVNI vestimentaire et conceptuel… Résultat fortement jouissif en tous cas !

  1. Def Leppard, 1983

Les groupes ne faisant aucun mystère de leur passion pour le football sont bien souvent anglais, et systématiquement honnis par l’intelligentsia rock occidentale. Ainsi de Def Leppard, notamment aux moments de leur prime jeunesse… L’Union Jack sied comme un gant de velours à nombre de groupes britanniques (Who, Pistols…), le football nettement moins (qui plus est, quand on sait que quatre sélections de football sont abritées sous l’Union Jack). Depuis leurs débuts, les gars de Sheffield (leur club de cœur par ailleurs) arborent les deux avec panache, comme vous le pouvez le voir ici, shorts échancrés à l’appui, en 1983…

  1. Iron Maiden, 1975-?

Ce qui vient d’être écrit supra vaut, pardi, pour la Vierge de fer, institution britannique fondée en décembre 1975 ; surtout pour son légendaire quatre-cordiste Steve Harris (ici en photo dans le journal L’Equipe en compagnie du joueur de West Ham Pablo Zabaleta), lequel avait failli passer pro à l’âge de quatorze ans à : West Ham… Entre sa basse Precision blanche, frappée de l’écusson dudit club londonien (NB : treize clubs professionnels évoluent au sein de la capitale anglaise), les ballons de foot et les cages de but dans leurs clips (« Wasted Years », « Holy Smoke »…), le ballon qui figure sur le blason du groupe, les jerseys Iron Maiden bleus et grenats vendus à tire-larigot et à prix d’or sur leur site Internet et sur les

étals de leurs concerts, des chansons et même un album entier consacré au foot, les chants style supporters (à la limite du kitsch) incrustés dans certains morceaux (« Chains of Misery »), les rencontres de foot disputées entre musiciens (dont une de gagnée « au mental » face au Secteur Ä, et un nul contre Scorpions), ce qui reste de Paul Gascoigne invité sur la totalité de la tournée 2008 (afin qu’il ne commette pas de nouveaux excès tout seul : spoiler, ce fut un ratage), j’en passe et des meilleures, c’est tout un article très bien renseigné et détaillé qu’il faudrait, afin de faire adéquatement honneur à la liaison indéfectible qui unit Iron Maiden au football (anglais). En toute logique, Steve Harris avait été interviewé par So Foot dans les années 2000 (interview d’ailleurs compilée dans leur hors-série « Best of Culture » de 2014). Résultat : d’humbles déclarations, bien plus riches, avisées et intéressantes que celles, par exemple, du fatigué Tommy Lee dans le même magazine à la même époque…

  1. AC/DC, 1978

Non loin dans la vibe. Mais en davantage celtisant et vibrionnant : l’AC/DC époque Bon Scott, qui célèbre dignement la qualification de l’Écosse lors de la (controversée) coupe du monde 1978 en Argentine, la quatrième participation de la Scotland national football team. Celle-ci achèvera son parcours (comme d’accoutumée) en phase de poules. Cette chaleureuse et cultissime scène prend place le 28 avril 1978 sur celle de l’Apollo Theatre de Glasgow. C’était la huitième venue d’AC/DC sur les terres d’origine de ses musiciens (à l’exception du bassiste cockney Cliff Williams). La ferveur qui rassemble le combo et son public est perceptible, puisque l’Écosse a terminé en octobre en tête du groupe 7 (devant la Tchécoslovaquie et le Pays de Galles). Pour l’heure, AC/DC vient d’exécuter dix morceaux, dix classiques au berceau, dont cinq issus de Let There Be Rock enfanté l’année précédente. En hommage à leur Mère patrie, les cinq amis reviennent pour un rappel. Ils jouent, tous, en jersey bleu marine de la sélection nationale, l’instrumental celtique « Flying Thing », enchaîné sur l’haletant « Rocker ». Même si l’on sait que Malcolm Young était le véritable, indéniable, indécrottable supporter de la sélection aux onze chardons, gageons qu’Angus se trouvera ces jours prochains devant son grand écran, afin d’assister aux trois premiers (?) matchs de la neuvième participation des Écossais à une phase finale de la Coupe du monde. Nous avons vérifié (puis revérifié) : les 14, 20 et 25 juin, jours de matchs écossais, AC/DC ne donnera pas de concert (ceux-ci ne reprendront que le 11 juillet à Charlotte, aux États-Unis). Quoi qu’il en soit, chaque fan d’AC/DC, y compris celui que le football indiffère ou révulse, connaît ou reconnaît cette savoureuse, excitante et émouvante séquence que voici…

  1. Sepultura, 1996

Impensable que le Brésil ne figure pas dans cette liste. Depuis la seconde moitié des années quatre-vingt, la scène metal brésilienne (notamment celle de São Paulo, une véritable plaque tournante à l’échelle continentale) est devenue incontournable à l’image (ou presque) de ce que représente la Seleção au niveau du football universel. L’auteur de ces lignes se souvient, avec tant d’amusement que d’émotion, avoir clappé en rythme en octobre 2016 pour Palmeiras, avec la pétulante chanteuse-bassiste Fernanda Lira, dans le restaurant de la Maroquinerie ; puis avoir subi, dans celui du Petit bain en mars 2018, le courroux à peine réfréné de son ex-alter ego guitaristique, la blonde Prika Amaral, après avoir émis devant celle-ci l’hypothèse d’une cinquième étoile sur le maillot des Allemands (au final, c’est la France qui l’a eue, na !) Bien avant cela, le Paris branchouille avait été en 1996 le théâtre d’une mémorable rencontre entre le metal et le football brésilien. C’était le 29 mai 1996. La veille, Sepultura venait de remporter un triomphe historique au Zénith de Paris. L’album Roots était sorti trois mois auparavant : s’il n’avait pas encore totalement transfiguré le metal des années 1990, c’était déjà un des blockbusters rock et metal de l’année. Sur le plateau du regretté Nulle part ailleurs, alors animé par le tout autant regretté Philippe Gildas, les conquérants Sepultura s’apprêtaient à restituer au public hexagonal les futurs classiques « Roots Bloody Roots » et « Ratamahatta », les deux premiers simples du nouveau disque. Ils essuient pour l’heure les blagues pas drôles du dispensable Bruno Gaccio, que ni eux ni le public (ce soir, majoritairement composé de metalleux) ne peuvent comprendre. Max Cavalera a revêtu, pour son deuxième passage sur Canal +, un maillot orange de l’équipe des Pays-Bas, et Andreas Kisser un blanc de celui de Palmeiras 1993-1995. Le niveau humain s’élève, et l’atmosphère devient d’un seul coup plus respirable, à la diffusion d’une brève mais chaleureuse allocution en brésilien du légendaire Rai, lequel officiait alors au poste de numéro 10 du Paris Saint-Germain (club alors présidé par Michel Denisot, et contrôlé par la seule chaîne cryptée de l’époque). Le petit frère de Socrates, l’homme fort du foot brésilien et parisien, avait en conclusion souhaité offrir un maillot rouge et bleu 2XL dédicacé à Sepultura, que leur avait immédiatement tendu la présentatrice Valérie Payet. C’était le guitariste Andreas Kisser qui s’en était saisi. Nous le savons, Max Cavalera a porté, porte et portera encore nombre de maillots de football (sa passion, « Umbabarauma », une de ses compositions fétiches avec Soulfly, est un hymne à ce sport) : il y en possède plusieurs milliers, et avait déclaré il y a quatre ans à So Foot que celui de Lyon, faisait partie de ses favoris… Cette soirée de mai 1996, c’est le tout-puissant Andreas Kisser qui portera fièrement quai de Javel le maillot « Hechter » floqué Opel, en lieu et place du Palmeiras 1993-1995, qu’il vient d’ôter. Il nous délivrera, Jackson en pognes et intensité requise, les deux morceaux d’anthologie, le second en compagnie du monstrueux percussionniste de Salvador de Bahia Carlinho Brown… S’il fallait encore démontrer les liens entre le Brésil et le club de la capitale française…

  1. Queen, 1981

Amérique du Sud toujours, encore un cran au-dessus d’un point de vue historiographique. Nous ne sommes qu’à quelques mois de l’invasion de l’archipel des Malouines par le général-président Leopoldo Galtieri, et par là même du début de la guerre entre l’Argentine et la Grande-Bretagne. De février à août 1981, Queen s’est produit à cinq reprises en Argentine, dont trois fois à Buenos Aires. C’est dans la capitale du pays d’Evita qu’un cliché des plus saisissants de l’histoire du rock a été pris le 8 mars. En main des baguettes données par Roger Taylor, un jeunot Diego Armando Maradona porte un t-shirt « all over » de l’Union Jack. À côté de lui, Freddie Mercury est moulé dans le maillot pastel de l’Albiceleste. C’était une décision préméditée de part et d’autre : le chanteur voulait rendre hommage à la star sportive émergente, qui à l’époque jouait encore au club local mais populaire de Boca Juniors, le footballeur à un monticule musical exceptionnellement de passage chez lui. Freddie se présente à l’objectif les bras écartés comme pour célébrer cet échange de maillots, et semble nous dire de façon limite provocante : « Tadaaaaaaaaa c’est nous !!! » Diego sera quelques heures plus tard invité par Queen à fouler les planches du Vélez Sarsfield Stadium (sur « Another One Bites the Dust »). Tout ceci vaudra à l’impétueux joueur de vingt-et-un an de rudes (mais éphémères) critiques dans son pays. Freddie, Diego : deux icônes ultimes des années 1980, deux monstres sacrés en leurs genres, immortalisés goguenards, partageurs, respectueux, intemporels.

  1. AC/DC, 2001

Ce classement est définitivement subjectif, car l’auteur de cette pochade était (effectivement) présent pour cette dernière rencontre. C’était au Stade de France, le vendredi 22 juin 2001. Année impaire donc sans un quelconque Euro ou Coupe du monde (masculine), ou truc de foot international à célébrer… Épaulé par Offspring en première partie, AC/DC venait d’achever son grandiloquent show de la tournée Stiff Upper Lip par l’immarcescible et détonnant « For Those About to Rock (We Salute You) ». Sa seizième prestation à Paris depuis 1976. C’était sans conteste une très copieuse setlist, articulée principalement autour de Let There Be Rock et de Back In Black (quatre et six extraits, respectivement). Nous sommes aux alentours de vingt-deux heures vingt, des dizaines de milliers de spectateurs délaissent paisiblement leurs inconfortables sièges en plastoc, tournent baskets et talons, écrasent cigarettes et gobelets, et s’apprêtent à regagner leur voiture pour les uns et les RER B et D pour les autres, lorsque quelques lourds mais délicats accords graves sont égrenés dans le ciel séquano-dyonisien… Une suite connue, mais inattendue… À la stupéfaction générale (puisque quiconque sait pertinemment qu’AC/DC n’accorde jamais ô grand jamais de rappel, que passé l’ultime coup de canon de « For Those… » la fête est finie et qu’il vaut mieux se carapater au plus vite avec femme, pote et enfants) la musique reprend… Exceptionnellement, le temps suspend son vol à la nuit tombante : « Ride On », le poignant classique de 1976, est joué pour la première fois en concert, AC/DC est revenu à l’unisson sur l’estrade et son promontoire pour moins de sept minutes. Qui plus est (presque) entièrement vêtu de maillots aux couleurs de l’équipe qui a triomphé en 1998 et en 2000. C’est un hommage à Zidane. Mais, pour qui comprend la légende, c’est d’abord un salut adressé à l’intemporel Bon Scott, le défunt chanteur, qui avait jammé en studio sur ce blues, peu avant son trépas en février 1980 (en compagnie de notre Bernie Bonvoisin national, certainement présent cette nuitée en ce stade avec Nono). Vingt-cinq ans après, je ne réalise toujours pas cette triple entorse protocolaire (duration, setlist, outfit), de la part d’un groupe désormais aussi prévisible et calibré qu’AC/DC… Contrairement aux quatre autres stars, le regretté guitariste Malcolm Young est le seul ce soir à demeurer en débardeur, se refusant à enfiler la tunique (nouvellement) étoilée des bleus. Je suppose que la porter eut été, à ses yeux bleus perçants, synonyme de trahison envers son équipe d’Écosse bien-aimée…

 

Crédits photos : Moris DC (Architects, 2025), Ross Halfin (Def Leppard, 1983), L’Equipe (Iron Maiden, 2019), Immortaliza (Nervosa, 2016), Neal Preston (Queen, 1981).

Crédits vidéos : Rock in Bourlon (Slomosa, 2024), AC/DC (AC/DC, 1978 ; AC/DC, 2001).

Photo de couverture : So Foot, interview de Steve Harris, 2014.

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