Chronique de French Metal Studied : approches différenciées des acteurs et des publics

dimanche/10/01/2021
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Auteurs : Collectif, sous la direction de Corentin Charbonnier, Julien Goebel et Emilie Salvat

Titre : French Metal Studied : approches différenciées des acteurs et des publics

Editeur : Corentin Charbonnier

Sortie : 2 novembre 2020

Note : 17/20

Toute société ou communauté sécrète ses intellectuels, lesquels forment cercles concentriques selon leurs fonctions et leur prééminence : premiers sont les théoriciens et concepteurs, deuxièmes puis suivants répercutant de façon plus ou moins consciente leurs réflexions et avancées. Corentin Charbonnier constitue un parfait archétype de ces intellectuels premiers, organiques, pour ce qui ressortirait de la communauté metal : un anthropologue et analyste des publics, qui a soutenu en 2015 sous la direction d’Isabelle Bianquis-Gasser une thèse à l’Université de Tours intitulée « Le Hellfest : un pèlerinage pour metalheads ». Publié en 2016, ce Doctorat en anthropologie fût matière à organisation de conférences sur l’emblématique festival depuis sa création, les relations qu’il favorise entre festivaliers, entre festivaliers et artistes, et sur son rôle en tant que lieu de rassemblement communautaire. Soucieux de poursuivre son travail de recherche en approfondissant son sujet, Corentin Charbonnier publie en qualité de directeur (avec Julien Goebel et Emilie Salvat) « French Metal Studied : approches différenciées des acteurs et des publics », un ouvrage collectif formé de contributions scientifiques centrées sur un objet commun : le metal en France, ici considéré sous l’angle de son inscription sociale en tant qu’œuvre, les représentations en découlant, ainsi que sa réception, interprétation et appropriation.

Ouvert sur un « Mot de l’éditeur » ainsi qu’une préface (rédigée par Emilie Salvat, docteur en sociologie), clos par une postface de Julien Goebel (docteur en biologie, étudiant en astrophysique, rédacteur dans deux webzines, orga de fests et membre de deux groupes : un de brutal death et l’autre de grindcore), le plan de l’ouvrage est divisé en deux parties, regroupant chacune trois articles : la première a pour objet l’analyse des acteurs et des institutions ; la seconde, celle des festivals et des festivaliers. Au sein de la première, Pandora Charansol traite de « La scène metal en France. Situation et perspectives d’avenir » ; Sam Mauree des « Acteurs de la scène metal et institutions culturelles » sous-titré « s’entendre et se comprendre au sein des musiques saturées » ; Aladin Chambal de la problématique récurrente entre « Matérialisme et quête d’authenticité, ambivalence identitaire des passionnés de la scène metal underground ? ». La seconde partie regroupe les études d’Olive Zombo (« Le modèle festivalier en quête de renouveau »), de Caroline Mounier et Pierre Agapit (« Réussir à se démarquer au sein d’un secteur concurrentiel : l’expérience festivalière au service des festivals. Le cas du Motocultor Festival Open Air »), ainsi que de Corentin Charbonnier (« Hellfest et Hellstats : enjeux de la connaissance du public tant pour les organisateurs que pour une réflexion socioanthropologique »).

Ouvrage pluridisciplinaire de solide facture, accompli par des diplômés, acteurs émérites de la scène metal francophone (musiciens, organisateurs, bénévoles, chroniqueurs, photographes, festivaliers, etc…), il se livre à l’étude d’un objet d’ampleur et protéiforme (musicologique, sociologique, mais aussi économique, gestionnaire et marketing, administrativo-politique) quasiment vierge de précédent (mention faite des efforts précurseurs conçus au cours des années 2000 par Gérôme Guibert et Fabien Hein : « Les scénes metal, sciences sociales et pratiques culturelles radicales »). A ce titre, les parcours personnels et professionnels des auteurs se révèlent valeurs ajoutées et gage d’authenticité. Ils et elles détiennent que l’on nomme la maîtrise des zones d’incertitude. Tout ceci permet de pallier le caractère lacunaire de la bibliographie en la matière, qui se révèle de page en page, plus précisément au niveau des notes de bas de page. Rodés aux méthodes quantitatives et qualitatives, les auteurs mobilisent statistiques, entretiens et études de terrain (l’Empreinte de Savigny-le-Temple et le Forum de Vauréal, lieux disposant du label SMAC, le Motocultor) afin d’y puiser matière brute. Et se constituent armature conceptuelle en convoquant les maîtres des sciences sociales tout au long de ces 190 pages : Alain Touraine (le terme « acteur » étant un des mots-clefs de l’ouvrage), mais aussi Jean Baudrillard, Peter Berger et Thomas Luckmann, Erwing Goffman, ou encore Emile Durkheim.

Certains développements de « French Metal Studied » relèveront de l’évidence aux yeux des initiés : le « paradoxe du milieu metal » (les acteurs jouant de leur différence tout en se plaignant qu’on la leur reproche) ; la prédominance du secteur associatif dans la construction de son économie ; le manque de reconnaissance de la part des institutions publiques (notamment au regard du poids de ladite économie, qui plus est comparaison faite avec ceux des cultures et musiques subventionnées) ; un insidieux mépris de classe de la part de médias (« Le petit journal ») ; « la genèse de la culture metal » à l’adolescence. D’autres, de l’instruction à destination des néophytes : rappels historiques ; codes visuels, comportementaux et vestimentaires ; sociologie du public ; évolutions en cours ; enjeux politiques, économiques et sociétaux ; profils socioculturels. Quant à la portée de l’entreprise : elle ne manquera pas de s’attirer sarcasmes feutrés des pédants (le milieu metal et celui de l’académisme étant deux sphères peu compatibles culturellement) ainsi que railleries grossières d’une partie de la communauté étudiée (sous-produits de la fameuse « quête d’authenticité », ici développée dans la contribution d’Aladin Chambal). Peu importe, dans un contexte de « démocratisation du metal », Corentin Charbonnier et ses pairs s’adresseront à celles et ceux qui n’entrent guère dans ces deux catégories, mais au contraire dans les suivantes : les passionnés de musique metal ; les férus de sciences sociales et de réflexions honnêtement menées.

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