Critique de Stoner : Blues for the Red Sun – JC Desgroux

mercredi/17/07/2019
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Auteur : Jean-Charles DESGROUX
Titre : Stoner : Blues for the Red Sun
Editeur : Le mot et le reste
Sortie le : 16 mai 2019
Note : 17/20

Toute société / communauté secrète ses intellectuels, lesquels formeraient des cercles concentriques selon leurs fonctions / prééminence : les premiers étant les théoriciens et concepteurs, les suivants répercutant et enseignant de façon plus ou moins consciente leurs travaux et avancées. Signant avec « Stoner : Blues for the Red Sun » son quatrième livre en quatre ans, pour un total de cinq à ce jour (Ozzy, Alice Cooper, Iggy…) ; et tentant le difficile exercice consistant à cerner un genre musical composite, Jean-Charles Desgroux appartient de fait au cercle des clercs Metal, l’intellectuel « traditionnel » au sens gramscien du terme. Il avait déjà tenté l’expérience en 2016, avec « Hair metal : Sunset Strip Extravaganza ! », de donner concept et corps à une catégorie musicale tout entière, laquelle pourtant uniquement labellisée par une synecdoque : le Metal « à cheveu » (« Hair Metal »). Il récidive en 2019, tel un Stakhanov de la recherche Hard Rock, avec 307 pages consacrées à une autre sous-mouvance : le Metal « drogué » (« Stoner Metal »). Ordo ab Chao. Et, comme en atteste la bibliographie présente en page 302, infiniment peu de livres ont été rédigés sur ce sujet, aucun d’ailleurs dans la langue du groupe Triangle, et pas moins de trois par un artiste-peintre et Designer culte dénommé Frank Kozic : le premier paru en 1997, année communément acceptée comme celle de l’émergence mondiale du Stoner.

En premier lieu, il revient de planter le décor : Palm Desert, USA. De designer le vaisseau-amiral : Kyuss, puis Queens of the Stone Age « son extension par défaut ». D’en lister les principaux protagonistes : Dave Wyndorf, Matt Pike, Dale Crover, Brant Bjork, Ben Ward, Nick Oliveri, Bobby Liebling, Josh Homme, etc… Ainsi que leurs accessoires et attirails : martiens, hot rods, skate culture, ésotérisme, science-fiction, champignons hallucinogènes, Sweat Leaf… Après une description au peigne fin des abords de Joshua Tree, Desgroux ouvrage ensuite un historique enlevé de son sujet (né en 1975, il avait donc l’âge idéal afin de grandir avec) : d’abord de sa généalogie (révélant d’emblée le rôle et la place que le groupe Blue Cheer aurait, selon lui, dans le Panthéon Stoner). Ensuite de sa genèse : narrant les premières Generator Parties poussiéreuses, marginales, et pouilleuses du milieu des années 1980, jusqu’à l’émergence de Kyuss dans la première moitié de la décennie suivante. Kyuss est incontestablement la figure centrale de « Blues for the Red Sun » ; à tel point que l’intitulé du présent livre est emprunté à celui de leur deuxième album, paru en 1992 (le premier serait, en effet, « anecdotique ») ; Kyuss incarnerait presque, aux dires de l’auteur, la définition du genre… A ce titre, deux Rubicon ne seront pas franchis dans cette longue et passionnante introduction. Comme pour tout travail théorique, il est utile de définir les termes du sujet : la chose fait ici défaut ; le scribe a pourtant conseillé à son lecteur de dépasser l’approche du néophyte (« qui aurait tendance à réduire sa formule à la juxtaposition de la lourdeur extrême de Black Sabbath et du psychédélisme de Pink Floyd »). Et par suite, manquerait une délimitation précise des contours de l’objet d’étude, surtout vis-à-vis des chapelles voisines : puisque la nébuleuse Stoner n’est pas forcément le Doom, ni le Sludge, le Grunge, l’alt-Metal, voire le Psychobilly, le Hardcore ou le Drone, et ce, même si elle les embrasse ou les englobe parfois… On regrette un peu de laisser cette branche Heavy Rock aux « frontières ambiguës et poreuses » définie par une image d’Epinal (id est être défoncé)… Ce conséquent récit introductif mêle thèmes et figures : Desert sessions ; Monster Magnet ; Sludge & scène de la Nouvelle-Orléans ; label Man’s Ruin (créé par Kozic, cité plus haut) ; vague des Tribute albums ; suprématie de QOTSA ; Retro / Occult des années 2010 (Kadavar !) ; etc… Autant d’étapes cruciales. Enfin, est dressé un état des lieux actuel et exhaustif (pays, labels, fests… la Valley !!!). Ainsi qu’un constat, lucide : contrairement à son malheureux devancier Grunge, le Stoner n’a pas été récupéré ni été uniformisé. L’authenticité de son univers l’aurait sauvé de ces écueils.

De la page 94 jusqu’à l’ultime page 294, le narrateur cesse toute approche intégrale. Son naturel de Rock Critic revenant au galop, et reprenant la méthode éprouvée pour la rédaction de son opus sur le « Hair Metal », il décortique par ordre de sortie les cent albums essentiels du Stoner : de l’antédiluvien cryptique « Born Too Late » de Saint Vitus en 1986, au plus estival « John Garcia and the Band of Gold » (janvier 2019… par le cofondateur de Kyuss). Si cette seconde séquence fait quelque peu perdre à l’ouvrage de son dynamisme conceptuel, l’érudition de l’auteur, des prouesses stylistiques faisant mouche (pour les précurseurs du Doom « l’expansion de l’univers s’était arrêtée en 1973 »…) ainsi que sa volonté de transmettre, soutiennent en continue votre attention. Car disparate la galaxie Stoner est. Et comme à la Samaritaine de jadis, le liseur va y trouver de tout, voir tout et n’importe quoi : de Corrosion of Conformity aux Melvins, de Pentagram à Electric Wizard, de Crowbar à Fatso Jetson, Fu Manchu, Mastodon en passant par Down, Acid Bath, Unida, The Obsessed ainsi qu’Eagles of Death Metal ou Eyehategod pour les plus réputés. Oui, puisque la (contre-)culture de Jean-Charles Desgroux étant béton, notre lecteur va également (et peut-être) faire connaissance avec les plus confidentiels (et Dieu sait qu’il y en a) : Leadfoot, Roadsaw, Alabama Thunderpussy, The Men of Porn, Fireball Ministry, Dozer, Sixty Watt Chaman, Gas Giant, Demon Cleaner ou encore Dali’s Llama… Et comme cela ne suffisait pas, un addenda de cent incontournables supplémentaires y est immédiatement adjoint (il y a le premier album solo de Melissa auf der Maur, amusant…). En définitive, et comme on n’en doutait point au moment d’extirper l’opuscule du colis en carton adressé par l’éditeur, « Stoner : Blues for the Red Sun » constitue un des ouvrages Rock / Metal les plus aboutis et captivants de l’année. Un dense grimoire, servi par une parfaite connaissance géographique et socioculturelle des Etats-Unis en général, ainsi que de Palm Springs (et de ses vastes environs) en particulier. Présenté dans un panier lexical bien garni, et qui nous préserve de salutaires distances vis-à-vis du style ainsi que des lieux communs journalistiques, cette précieuse somme pourrait fort bien servir de modèle à d’autres, consacrées à des mouvances contemporaines prospères, mais pour l’instants orphelines de toute réflexion d’ampleur en français (l’Indus, le néo-Metal voire, tiens, le Metal symphonique…). A l’époque où la création Rock Mainstream est asséchée, cette traversée du désert Mojave et voisinages par voie papier s’avère des plus rafraichissantes.

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