Martin Furia

Interview avec le producteur Martin Furia

vendredi/18/05/2018
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Art’N’Roll : En premier lieu, peux-tu s’il te plaît te présenter à nos lecteurs ?

Martin Furia : Martin Furia, Argentin, guitariste, producteur, Ingénieur du son… Oui, c’est ce que je fais (Rires) Je vis à Anvers depuis dix ans. Et là, nous sommes de passage à Paris avec le groupe Your Highness. Je travaille avec eux sur leur album, un disque de dingues, qui contient notamment un morceau de vingt minutes. Un grand groupe de Heavy Blues, les gens appelleront cela du « Stoner », mais je pense que c’est bien plus que cette étiquette réductrice, ils possèdent un véritable Groove.

ANR : Comme Cream ?

MF : Noooooon, ce n’est pas seventies (Sic), c’est très bas comme son… Un peu comme… Black Sabbath (re-Sic). Mais, j’aime à dire que ce qu’on nomme le « Stoner Rock » est juste du Black Sabbath…

ANR : Le Stoner est du Black Sabbath, le Sludge est du Black Sabbath, le Grunge est du Black Sabbath, le Doom est du Black Sabbath, le Heavy Metal est du Black Sabbath…

MF : (Rires) Tout ce qui est Metal est du Black Sabbath en fait.

ANR : Quels sont les premiers disques que tu as écouté ?

MF : Les Beatles je crois, ahem… Creedence Clearwater Revival… Ce que mes parents avaient dans leur discothèque, c’est ce que tu fais lorsque tu es adolescent, tu pioches dans l’armoire familiale, ils avaient pas mal de vinyles. J’ai toujours privilégié leurs disques à « guitares distordues ». Je me suis ensuite plongé dans l’univers du Metal via un ami de mon Frère, j’ai commencé avec Mötley Crüe, des trucs du genre. Puis rapidement je me suis orienté vers Slayer, Sepultura (NDA : avec l’accent), le Death en général, Testament, Metallica, le Thrash Metal Allemand, Destruction, Kreator, Sodom… La voie classique, le cursus quoi (Rires)

ANR : Et ton premier concert… En Argentine ?

MF : Je crois que c’était au Lycée, j’ai vu un groupe de Doom Metal appelé Ejecucion, j’avais dans les dix-huit ans, et les gars étaient très bons.

ANR : Et aujourd’hui tu as quel âge ?

MF : Cuarenta. Je suis vieux (Rires) Mon premier gros concert c’était soit Iron Maiden soit Obituary… C’était Iron Maiden dans un grand stade de Football. Peu de temps après, c’était Obituary à Buenos Aires, période « The End Complete ».

ANR : Quelles sont tes influences en termes de guitare ?

MF : WHOOO !!! Je ne sais pas. Lorsque j’ai débuté la guitare, j’admirais les Guitar Heroes tels Yngwie Malmsteen, Joe Satriani, Marty Friedman : je potassais huit heures par jour sur ma guitare. Après, j’ai bifurqué sur l’apprentissage de la guitare rythmique, avec Slayer comme modèle, Celtic Frost aussi, les groupes à riffs…

ANR : Anthrax !

MF : Anthraaaaaaaaaaax n’a jamais été un modèle pour moi, je préfère tout ce qui est chromatique. Anthrax n’est pas assez diabolique pour moi (Rires) Je préfère Testament avec Alex Skolnick, Obituary, Destruction…

ANR : Tu as étudié à l’EMBA (Escuela de Musica de Buenos Aires), peux-tu nous en dire plus sur ce moment de ta vie ?

MF : J’y ai étudié le son pendant un an, ce qui est peu. C’est une très grosse structure, tu peux y apprendre tout ce que tu veux, y compris devenir musicien de Studio. Mais j’ai eu l’opportunité de trouver du travail tout de suite avec des groupes Argentins, donc au final je n’ai pas tant de bagage théorique que cela, hormis bien sûr les fondamentaux. En revanche,  j’ai acquis une solide expérience, ce qui fait que je peux choisir les groupes avec lesquels je vais travailler (Rires) Je sais que produire des artistes prend du temps, alors au moins l’apprécier et choisir au préalable.

ANR : Il y aurait-il un Feeling propre au Metal, lorsque l’on vient d’Argentine, d’Amérique du Sud ?

MF : Oui, bien sûr. En ce moment, nous avons une scène Metal axée sur le Metal traditionnel, avec des formations telles Hermética. Nous aimons tout ce qui est classique, comme les premiers Metallica. Mais, nous possédons aussi des groupes sonnant plus contemporain, voulant mélanger du Sepultura avec du Fear Factory. Nous portons aussi notre regard vers l’Europe. Nous sommes assez cosmopolites et réceptifs. Pour ma part, je suis heureux d’avoir pu très tôt voyager et amalgamer les influences ainsi que les approches. Les Argentins sont très directs et instinctifs. Nous ne sommes pas du genre à nous morfondre, plutôt à agir.

ANR : Comment un Sud-Américain fait-il pour se retrouver vivre à Anvers ?

MF : (Rires) Longue histoire ! Une fois arrivé en Europe, je me suis retrouvé fauché. J’avais un ami qui vivait à Anvers qui m’a proposé de m’héberger. Je suis finalement resté et j’ai très vite commencé à travailler, en remplaçant un musicien défaillant un soir en 2007.

ANR : Est-ce que l’état d’esprit Belge, Flamand a impacté sur ta vision des choses, notamment sur le plan artistique ?

MF : Ahem… WHOOO !!!

ANR : Un latin perdu dans une ville Flamande à forte identité Juive…

MF : Cela s’est fait naturellement, Anvers est une petite ville, presque un village, un village avec la mentalité d’une ville en fait. Tout peut y arriver, il y a beaucoup de concerts et d’activités. J’aime ce lieu. J’ai de suite commencé à travailler avec les Metalheads du coin, tout le monde connaissant tout le monde, et à constituer mon groupe… Mes dix dernières années passées à Anvers ont en fait passé très vite…

ANR : Comment as-tu rencontré les autres membres de Your Highness ?

MF : Comme je te l’ai dit, la scène locale est très petite : le bassiste de Your Highness est le Frère d’un batteur avec lequel j’ai joué, et tout s’est fait spontanément, cela marche comme cela à Anvers ! Là-bas, lorsque tu touches dans ton domaine, tout le monde le sait très rapidement, ton téléphone commence à sonner, et les choses s’enchaînent extrêmement vite. J’ai produit nombre de formations. Quel bonheur !

ANR : As-tu rencontré certaines de tes idoles ?

MF : Destruction, par exemple. Je les ai écouté gamin, puis les ai rencontré Backstage dans un festival en Allemagne : j’ai fait leur tournée européenne il y a deux ans en compagnie de Flotsam and Jetsam, Enforcer et Nervosa (NDA : Europe Under Attack 2016), et en avril dernier j’étais encore avec eux en Asie et en Australie. Les relations avec eux sont à plusieurs niveaux : tu demeures un de leurs Fans mais tu te dois d’être professionnel, c’est très agréable de toutes façons.

ANR : A y réfléchir, très peu de producteurs et surtout de producteurs renommés jouent dans un groupe, c’est un plus pour toi ?

MF : Je joue dans trois groupes, j’écoute de la musique tout le temps, je souhaite avant tout apporter une valeur ajoutée aux groupes que j’enregistre, et pas uniquement les enregistrer pour les enregistrer. Chaque groupe constitue une surprise, je ne rentre jamais en studio avec des idées préconçues, je veux que les choses se passent spontanément et qu’une sorte d’alchimie opère. De plus, plus tu travailles plus bon tu es. Si tu écris des articles tout le temps tu progresses en tant que rédacteur. Je vis dans la musique, cela m’aide à devenir meilleur en tant que musicien et que producteur. Maintenant une chose a bousculé la donne : avec la technologie actuelle, n’importe qui peut devenir producteur sans avoir été musicien.

ANR : Tu es le producteur du troisième album de Nervosa, « Downfall Of Mankind », sortie mondiale le 1er juin 2018 : peux-tu s’il te plaît nous narrer le processus d’enregistrement ?

MF : Je les ai rencontrées lors d’un festival en Allemagne fin juillet 2015, le Headbangers Open Air à Brande-Hörnerkirchen, lorsque je bossais comme ingé-son pour Flotsam and Jetsam. Je connaissais déjà leur premier morceau, « Masked Betrayer » : la chanson était cool, le clip était cool, les paroles étaient cool, les filles étaient cool, tout était cool ! Nous arrivons sur les lieux du festival et elles étaient justement en train de jouer « Masked Betrayer » : j’ai craqué et j’ai immédiatement voulu les rencontrer. Tu sais les gens d’Amérique du Sud se collent toujours les uns aux autres, et je sais parler Portugais Brésilien.

ANR : Est-ce plus facile pour un Argentin de parler avec des Paolistas (NDA : habitantes de São Paulo, plus au Sud du Brésil) qu’avec des Cariocas (NDA : habitantes de Rio de Janeiro, plus au Nord du Brésil) ?

MF : (Rires) Naaaaaaaan, c’est la même chose (Rires) En fait, j’ai passé beaucoup de temps au Brésil auparavant. On s’est dit qu’on travaillerait un jour ensemble. Puis je me suis retrouvé avec elles sur la route lors de cette tournée collective de 2016, à m’occuper du son des concerts, et à tout le temps discuter musique dans le Tour Bus avec elles. De plus, nous avons des amis communs comme le groupe Sisters of Suffocation, que j’ai produit. Tout était au poil pour bosser sur leur troisième disque. Ce sont des bêtes de scènes, et j’ai considéré cette mission comme un gros défi : mettre en boite cette énergie crue qu’elles déploient en Live. Je me suis plié en quatre afin d’y arriver.

ANR : Quel est l’état d’esprit d’un producteur, ou plutôt quel fût le tien durant ce mois de travail ?

MF : Déjà, ce fut un plaisir personnel de retourner au Brésil fin janvier – début février, après dix années d’absence, avec un temps parfait. De plus, ils possèdent de magnifiques studios d’enregistrement avec des équipements au Top : nous avons bénéficié de la technologie des studios Family Mob à São Paulo. Enfin, les trois filles du groupe sont formidables, entre la bouillante Fernanda et la cérébrale et efficace Prika, je suis très content de cette expérience. Je pense que c’est leur meilleur album à ce jour. Les chansons sont un petit peu plus longues, le son est plus brutal, les paroles sont chiadées, les solos de Prika sont les plus brillants qu’elle ait réalisé, ce sont de dures bosseuses. Il n’y a pas de secret : tu dois travailler très dur, et ne pas te contenter des idées reçues en arrivant au studio.

ANR : En mars dernier, Prika Amaral nous disait, dans les colonnes de ce Webzine, être tourneboulée par le son que tu lui as concocté…

MF : Oui, nous ne sommes pas partis bille en tête là-dessus : nous avons essayé un grand nombre d’amplificateurs pour sa guitare, dont le sien, le Pedrone, tout simplement parce que nous devions tout tenter. Et pourtant, c’est celui-là que nous avons retenu au final. Cet ampli semble avoir été conçu pour elle, pourquoi utiliser autre chose ? Idem pour les pédales, nous avons bien cherché avant de trouver. Nous avons été solidement épaulés : cet album a été mixé par VO Pulver (Destruction, ProPain, Burning Witches) et masterisé par Alan Douches (Converge, Misfits, Mastodon).

ANR : Des anecdotes survenues pendant cet enregistrement ?

MF : Des histoires drôles ? Elles passent leur temps à faire des blagues, tout est toujours drôle avec elles de toute façon. J’ai été particulièrement marqué par l’enregistrement de la batterie. Luana (NDA : Dametto, la batteuse) est une jeune femme petite et frêle : lorsqu’elle s’est assise et a commencé à frapper ses futs façon Death Metal, les murs de l’enceinte ont tremblé, c’était comme la fin du Monde ! Incroyable ! Nous nous sommes regardés avec les autres techniciens du studio car nous n’en revenions pas. Pourtant, je connaissais déjà sa façon de jouer pour l’avoir vu sur scène plusieurs fois. C’était démoniaque… Mais je savais en arrivant au Brésil que quelque chose se passerait, c’est un disque très brutal, vous découvrirez tout cela en juin.

ANR : Un bon bilan…

MF : Ces musiciennes tournent énormément et presque sans répit depuis quelques années, ce qui leur a apporté de l’expérience, mais aussi du respect notamment au Brésil. De plus, elles sont entourées par un grand nombre de personnes, des gens fiables et de qualité, et elles ne sont pas stupides. J’ai été très heureux d’en faire partie… et ce sont aussi de bons êtres humains (Rires)

ANR : Et quel sera le prochain « être humain » avec lequel tu vas travailler ?

MF : Sisters of Suffocation ! Prochain disque sous peu. Après, je produirai un groupe Belge, je tournerai à nouveau avec Destruction, puis avec Nervosa cet été en Europe, avec passage à Paris. Je ferai aussi une petite pause au Hellfest, je veux absolument voir Suffocation et Judas Priest !

ANR : A cet été. Merci Martin.

MF : Merci Bro.

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