Interview avec Alexis S.F. Marshall du groupe Daughters

vendredi/12/07/2019
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Art N Roll a rencontré Alexis S.F. Marshall, chanteur du groupe Daughters après son concert donné au Hellfest. Le groupe défend son dernier opus « You won’t get what you want ».

Art N Roll : Comment te sens-tu après ce concert complétement déjanté que tu viens de donner ?

Alexis : Je me sens bien. C’est devenu une seconde nature je crois.

ANR : Comment te prépares-tu avant de monter sur scène ?

Alexis : Je prends 45 min à 1 heure avant le concert pour m’habiller, me chauffer la voix et prendre le temps de discuter avec les autres. Je n’ai pas besoin de passer par une phase d’introspection. Je sais que certaines personnes voient la performance comme une expérience cathartique, qui demande un alignement du corps et de l’esprit. Pour moi c’est juste naturel, je serais prêt à retourner sur scène là maintenant. Je veux juste jouer.

ANR : C’est impressionnant de voir tout ce que tu projettes émotionnellement sur scène, que ce soit de la colère, de la douleur, le panel est large et toujours intense. Vers la fin du concert tu t’es infligé des coups de ceinture, tu semblais être dans un état second, quelle est ta relation avec la douleur ?

Alexis : Je pense que c’est une forme d’exploration de ma personne, mais aux yeux de tous. Je pense qu’il y a aussi de l’exhibitionnisme et sûrement une forme d’énergie sexuelle. Je ne suis pas sûr de ce que c’est, mais c’est comme ça que je me produis sur scène et j’aime ça. Je suppose que si j’avais vécu il y a une centaine d’année je me flagellerai sûrement pour ne punir de certains comportements ou je me brûlerais vif.

ANR : Vous avez eu des difficultés techniques pendant le set, un souci avec l’ampli de ton guitariste, vous avez fait comme si de rien n’était, mais pour le public ça créait une distraction sur scène. C’était un peu perturbant !

Alexis : Apparemment oui, c’est ce qu’on m’a dit. (rires) Je suis resté dans mon concert, je n’ai vraiment pas fait attention. Mais je suis d’accord, ça crée une diversion, c’est presque de la concurrence. Tu focalises ton attention sur le groupe et il y a quelque chose qui essaie de détourner cette attention et après tu ne sais plus où donner de la tête.

ANR : Oui, heureusement tu bouges beaucoup sur scène. Tu es également allé dans la foule, tu aimes être en contact avec le public ?

Alexis : Oui j’adore ça. C’est un peu étrange de jouer en festival, je ne fais pas de grands gestes dans tous les sens pour attirer l’attention comme le font beaucoup de groupes. Je suis plus dans la connexion émotionnelle avec les personnes. Je dois donc aller toucher les personnes physiquement. Le fait d’être sur une grande scène met de la distance, j’ai parfois l’impression d’être à la télé et de m’exécuter sans que ce soit vraiment moi. Je n’aime pas ressentir ça. Je veux être présent et donner un show dont les gens se souviennent. Tout le monde peut aller voir n’importe quel groupe maintenant. Je veux que chaque concert reste une expérience pour moi et pour le public.

C’est encore plus vrai pour un festival comme celui-ci, il y a tellement de groupes qui jouent.

ANR : Tu ne nous as clairement pas laissé indifférents cet après-midi. Vers la fin du set, quand sur « Guest house » tu chantes et répètes « let me in » il y a tellement d’émotions qui passent, c’est saisissant.

Alexis : Merci. Je n’écris jamais rien de personnel. Je conçois mes paroles comme des nouvelles, comme des pièces de littérature. Mais parfois je touche quelque chose de personnel, ou qui me parle et ça transparaît sur scène. Quand j’écris je me mets dans la peau d’un personnage qui a sa propre histoire, mais ce qu’il ressent ou ce qu’il vit me parle parfois. Je peux avoir de l’empathie pour ces personnages que je crée, peut être qu’ils sont une petite partie de moi.

ANR : C’est un peu le jeu. Dans ta manière d’écrire ces histoires courtes et de dessiner ces personnages il doit y avoir une forme de projection de qui tu es.

Alexis : Oui c’est vrai. Par contre je me refuse à écrire sur des sujets politiques ou sociétaux car il faut que ça reste représentatif du groupe. Je ne voudrais jamais dire des choses sur lesquelles ils ne seraient pas d’accord. Je ne veux exclure personne. Je n’aime pas qu’on me dise quoi penser et je ne veux pas le faire pour les autres non plus. C’est d’ailleurs pour ça que je suis tombé dans le Punk quand j’étais petit. Le Punk me disait que personne ne devait m’imposer de ressentir telle ou telle chose, que j’étais libre de mes opinions comme de mes ressentis.   

ANR : J’aime quand tu parles de ce que tu écoutais quand tu étais plus jeune. Tu as souvent parlé du fait que tu appréciais particulièrement Henry Rollins et ses groupes, et que pour toi le chant était secondaire.

Alexis : Effectivement, je me foutais un peu de leur manière de chanter car ce qui m’intéressait était ce qu’ils arrivaient à projeter. Je ne voulais pas être chanteur, je voulais être un « performer ». Je voulais faire « West Side Story » à Broadway. J’aurais vraiment aimé faire ça, mais je n’ai pas les capacités physiques pour le faire. Je ne peux ni chanter ni danser assez bien. J’ai grandi en écoutant du Punk Hardcore, notamment grâce à mon frère, il était aussi très fan d’artistes un peu théâtraux comme Alice Cooper. J’adorais regarder la VHS du concert d’Alice Cooper qui se fait couper la tête. C’est tellement plus intéressant de voir ça plutôt que d’entendre quelqu’un monter sur scène et parler de la taille de la bite du président. (rires)

ANR : Avant l’interview ton manager me disait que Tool adore le groupe et voulait vous avoir en première partie de leur tournée. C’est une belle reconnaissance non ?

Alexis : C’est très flatteur et complètement surréaliste. Quand on a commencé à travailler sur Ipecac (ndlr leur nouveau label) j’ai connu un autre moment irréel comme celui-ci. J’ai pu travailler avec Mike Patton et je suis fan de Mike Patton depuis que je suis enfant ! Idem, un jour on a bossé avec Paul Barker qui était dans Ministry. J’avais des conversations hebdomadaires avec Paul au téléphone, c’était tellement étrange. Je ne suis pas dans une logique de célébrité ou de surperhéro mais je me posais la question de savoir comment je m’étais retrouvé là. Je me suis presque demandé si je méritais d’être là, mais je crois que je le mérite. J’ai beaucoup travaillé pour en arriver là. Ce sont juste des moments où c’est bien de prendre un peu de recul et d’être reconnaissant que ça arrive.

ANR : Vous avez pris une longue pause avant de sortir « You won’t get what you want ». D’ailleurs j’adore ce titre (rires). Vous avez fait un travail remarquable sur les ambiances, sur l’identité de chaque morceau. A chaque écoute de nouveaux détails apparaissent. Particulièrement sur des titres comme « The ocean song ».

Alexis : tout le monde essaie de contribuer au processus de création dans le groupe. Que ce soit sur l’écriture, l’enregistrement. Il y a un côté atmosphérique dans l’album, un comme si c’était la bande son d’un film. Nick a travaillé sur des films quand on était chacun de notre côté et je pense que ça l’a vraiment influencé.  Nous avons été capables, malgré le temps passé, à intégrer nos envies, nos nouvelles inspirations dans un projet qui nous ressemble.

ANR : Tu as trouvé ça naturel de travailler de nouveau avec eux ?

Alexis : C’est difficile, on habite tous dans des endroits différents et assez éloignés les uns des autres. La technologie nous offre des moyens de communication qui nous permettent de rester en lien (emails, fils de discussions, dropbox, ..). On peut se passer les informations en temps réel et réagir dessus. Le temps où l’on gravait des CDs, où on pouvait presser le bouton « rewind » me manque. J’aimais bien le sentiment de frustration lié au fait de ne jamais revenir au bon moment du morceau et le fait d’être limité dans ce que l’on pouvait faire. Je trouvais ça fun. La facilité de la technologie m’attire et me rebute en même temps. (rires)

ARN : Partagez-vous la même vision du groupe et de la direction à suivre ?

Alexis : On finit la tournée, on va revenir en Europe puis repartir aux US et normalement on va prendre 6 mois en début d’année pour travailler sur un nouveau album.

ANR : Tu continues également de travailler sur tes poèmes ?

Alexis : J’écris en permanence. J’ai parlé avec certaines personnes de l’idée de faire un nouveau livre de recueil. On verra ce qui se passera. J’espère que ça viendra vite, je n’arrive plus à m’arrêter. J’écris et j’écris, mais je ne sais plus quoi faire de ces écrits.

ANR : C’est une bonne nouvelle pour le public ça ! (rires)

Alexis : Oui tu penses ? (rires) J’aime l’idée que les gens puissent en retirer quelque chose.

ANR : Je trouve tes textes très intéressants, ils me touchent. J’aime aussi l’artwork du livre, il est saisissant. Comme celui de l’album d’ailleurs. Ils transmettent des émotions puissantes, parfois contradictoires, ça ne laisse pas indifférent.

Alexis :  Jesse, qui a peint cette cover avait fait 5 ou 6 propositions de visages. Nous voulions toutes les utiliser mais nous n’avions pas le budget. Nous avons choisi celle que nous préférions et il s’est avéré que c’était celle que Jesse aimait le moins. (rires) Je trouve que le visuel fonctionne bien avec le contenu, tout est cohérent.

ANR : Chacun est libre de se faire sa propre interprétation de l’œuvre, c’est ce qui me plait.

Alexis : Oui c’est vraiment l’idée. On ne cherche pas à être vague ou à se cacher, on veut juste que chacun se fasse sa propre interprétation. C’est important pour nous, ça rejoint ce que je te disais sur le fait de ne pas aimer que l’on me dise ce que je dois ressentir, ce que je dois faire.

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